Architecture & patrimoine bâti
Rama III et le goût chinois : aux origines du style sino-thaï à Bangkok
Des plaques datées des temples chinois aux céramiques de Wat Arun, comment une communauté, un commerce maritime et un roi ont donné forme au style sino-thaï, et ce que les sources permettent réellement d'en dire.

Sous le règne de Rama III, que l'on situe couramment entre 1824 et 1851, plusieurs temples royaux de Bangkok se couvrent de céramiques et accueillent des statues de pierre venues de Chine. Certains renoncent même aux ornements de faîte de la tradition siamoise. On parle volontiers de « style sino-thaï ». Ce goût n'est pourtant pas né d'un caprice royal. Il s'enracine dans une communauté chinoise installée avant même la fondation de la capitale, dans le commerce des jonques et dans le mécénat d'élites marchandes. Retour sur une naissance mieux connue par ses monuments que par ses archives, en distinguant ce qui est établi de ce qui relève du récit.

Une ville chinoise avant la ville royale
L'histoire du goût chinois à Bangkok ne commence pas avec Rama III. Elle commence avec des habitants. En 1995, l'historienne Chuimei Ho a publié dans le Journal of the Siam Society une étude fondée sur des archives longtemps négligées : les temples chinois de la ville et les plaques datées qu'ils conservent. Sa conclusion est nette. À la fin du XVIIIᵉ siècle, des Chinois vivent déjà en grand nombre à Thonburi, sur la rive occidentale de la Chao Phraya. Ils sont aussi installés sur le site qui deviendra l'île de Rattanakosin, cœur de la capitale fondée par Rama Iᵉʳ. Le plus ancien des sanctuaires qu'elle recense est le temple numéroté 36 dans son inventaire. Situé sur la rive de Thonburi, près du fleuve, il conserve une plaque datée de 1781, un an avant l'avènement du premier roi de la dynastie Chakri.
Ce détour par les temples chinois répond à un vide de la recherche. Ho rappelle que les communautés chinoises de Thaïlande ont été abondamment étudiées pour le XXᵉ siècle : Landon en 1941, Purcell en 1951, Skinner en 1957 et 1958, Coughlin en 1960. Le XIXᵉ siècle l'a été beaucoup moins. Pour cette période, les bâtiments eux-mêmes, leurs inscriptions et la mémoire de leurs donateurs deviennent des documents historiques. C'est une leçon de méthode utile pour notre sujet : le style sino-thaï se lit dans la pierre avant de se lire dans les textes.
Un sanctuaire chinois dans l'enceinte royale
Un cas retient particulièrement l'attention de Ho. Le sanctuaire de San Chao Pho Suea, le « sanctuaire du Seigneur Tigre », est transcrit « Sanchao Poseau » dans son article. Une plaque datée prouve qu'il existait au plus tard en 1824. Selon la chronologie couramment admise, c'est l'année même de l'accession de Rama III. C'est surtout le seul temple chinois situé à l'intérieur des murs de Rattanakosin.
Ho y voit une anomalie. L'espace intra-muros est réservé à l'administration, aux résidences officielles et aux rites de la monarchie. On ne s'attendrait pas à ce que le pouvoir y tolère un lieu de culte chinois, encore moins un grand temple du type qui attire une foule de fidèles. Sa présence suggère une proximité entre la cour et une partie de la population chinoise que l'urbanisme officiel de la capitale ne laisse pas deviner.
L'édifice actuel ne reflète pas cet état ancien. Selon sa notice encyclopédique, le sanctuaire se trouvait d'abord rue Bamrung Mueang. Il aurait été déplacé rue Tanao sous Rama V, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, et il est bâti dans le style de la Chine du Sud. Le visiteur d'aujourd'hui regarde donc un monument reconstruit, témoin d'une présence plus ancienne que ses murs.
Les jonques, vecteurs d'un goût
Comment le goût chinois passe-t-il des quartiers marchands aux temples royaux ? Le premier vecteur est maritime. Thailand NOW, plateforme d'information du gouvernement thaïlandais, souligne que l'importance des jonques, et des navires en général, a d'abord marqué l'aspect extérieur des édifices thaïs. Une base incurvée imitant la coque d'un navire est ainsi devenue un motif courant des temples et des palais. Cette même source situe ce motif au XVIIIᵉ siècle, donc avant Rama III. Le dialogue entre architecture et navigation est ainsi plus ancien que son règne. Rama III ne l'invente pas ; il lui donne une ampleur et une visibilité nouvelles.
Le second vecteur est celui des objets. Toujours selon Thailand NOW, des peintures sous verre chinoises ont été importées au début du XIXᵉ siècle, pendant ce que la plateforme appelle « l'âge d'or » du commerce sino-siamois. On les trouve dans des temples thaïs. Elles auraient joué un rôle important dans l'évolution de l'art thaï, alors même que la plupart des visiteurs passent aujourd'hui devant sans les remarquer.
Reste la question du cadre économique. Une lecture fréquemment avancée veut que l'essentiel de ces échanges soit passé par des missions tributaires entre la cour de Chine et le roi de Siam. Selon cette lecture, ce commerce aurait contribué à reconstituer la richesse du royaume après la chute d'Ayutthaya en 1767. L'hypothèse est plausible et largement répandue. Elle n'est toutefois étayée, dans les documents réunis pour cet article, que par une source de faible autorité ; elle demande à être confirmée par des travaux d'historiens de l'économie.
Ce qui est mieux documenté, c'est le résultat visible dans les temples. Plusieurs monastères royaux de Bangkok conservent de la porcelaine chinoise et des statues de pierre de facture chinoise : Wat Thepthidaram, Wat Pho, Wat Suthat, Wat Ratchaorasaram. Les notices qui les décrivent rattachent ces objets à la prospérité du commerce sino-siamois.
Wat Ratchaorasaram, le temple du roi
Si un monument incarne le goût personnel de Rama III, de son nom de règne Nangklao, c'est Wat Ratchaorasaram, dans le district de Chom Thong. Le site n'est pas une création ex nihilo. Le wat (monastère) remonte à l'époque d'Ayutthaya et borde le Khlong Dan, l'ancien Khlong Sanam Chai (khlong désigne un canal). Il est devenu le temple royal de Rama III. Les sources s'accordent sur un point : l'attachement du roi au style chinois s'y lit dans les bâtiments comme dans les intérieurs.
C'est là que l'on peut observer les traits que l'historiographie attribue habituellement au style du règne, sous réserve de vérification monument par monument. Les toits perdent leurs ornements de faîte traditionnels. Les frontons ne sont plus en bois sculpté et doré : ils sont maçonnés, puis couverts de stuc incrusté de céramique à motifs floraux. Le décor emprunte enfin au répertoire chinois.
Deux affirmations circulent au sujet de ce temple et doivent être écartées en l'état. On lit parfois qu'il serait le « premier » temple à mêler art chinois et art thaï. On lit aussi que les cendres du roi reposeraient dans le socle de la statue principale. Aucune source sérieuse consultée ne permet de les confirmer. Un article de la presse culturelle thaïe présente par ailleurs la statue principale comme authentiquement de l'époque de Rama III ; il reste à consulter.
Wat Thepthidaram, la porcelaine et le Bouddha blanc
Wat Thepthidaram, près du fort Mahakan, a été fondé par Rama III et achevé en 1839. Il est aujourd'hui classé temple royal de troisième classe. Sa statue principale, en pierre blanche, est abritée dans un petit mondop, pavillon à plan carré destiné à protéger une image ou une relique. Le roi l'avait fait venir du Grand Palais, ce qui lui a valu le surnom populaire de « Luang Pho Khao », le « Vénérable Père blanc ». Elle a reçu en 1971 le nom de Phra Phuttha Thewavilas.
Le temple conserve de la porcelaine et des statues chinoises, au même titre que les autres fondations du règne. On dit souvent qu'il fut dédié à une fille du roi. Cette tradition est répandue, mais les sources réunies ici ne la documentent pas.
Wat Yannawa, une jonque pour mémoire
Le cas le plus spectaculaire est celui de Wat Yannawa, au bord du fleuve. Le monastère s'appelait auparavant Wat Krabue. Sous Rama III, on y a édifié une construction en forme de jonque chinoise, que les habitants surnomment sampao chedi, la « jonque aux chedi » (le chedi est un monument reliquaire de plan circulaire ou polygonal). Une source secondaire date ces travaux de 1844, après une rénovation de l'ubosot (salle d'ordination). Le temple aurait pris à cette occasion son nom actuel, que l'on peut rattacher au mot nawa, « bateau ». Cette chronologie reste à confirmer.
La nature même de l'édifice fait débat dans nos sources. La notice encyclopédique parle d'un viharn, salle où se réunissent les fidèles. Une autre source évoque un chedi en forme de jonque. Le surnom populaire pourrait réconcilier les deux : une coque maçonnée portant des chedi en guise de mâts. Seul un relevé du Fine Arts Department, le département des Beaux-Arts thaïlandais, permettrait de trancher. La poupe abrite quatre statues du Bouddha et des répliques d'empreintes de pied du Bouddha, accompagnées d'inscriptions en thaï et en chinois. Ce bilinguisme dit à lui seul le public visé par le monument.
Deux explications, aucune preuve d'époque
Pourquoi une jonque de pierre ? Deux récits coexistent.
- Une mémoire technique. Selon le premier, le roi aurait voulu préserver l'image d'un navire qu'il voyait devenir obsolète face aux bâtiments occidentaux.
- Un hommage commercial. Le second y voit un hommage aux navires qui avaient enrichi le Siam.
Certains auteurs rapprochent la construction de la défaite chinoise de 1842 face à la Grande-Bretagne, au terme de la première guerre de l'opium. Elle aurait frappé les Siamois et accéléré le passage du commerce tributaire avec la Chine aux échanges avec l'Europe. Ces explications ne s'excluent pas, mais elles relèvent de la tradition rapportée et de l'interprétation. Aucun document d'époque citant les intentions du roi n'a été identifié.
Wat Arun et le récit de la porcelaine
Aucun monument n'est plus associé à la céramique chinoise que Wat Arun, sur la rive de Thonburi. Son prang central (tour-sanctuaire élancée dérivée de modèles khmers) est revêtu d'éclats de porcelaine chinoise et de faïence colorée, assemblés en fleurs et en motifs. C'est l'image même du goût de l'époque.
C'est aussi un parfait exemple de palimpseste. Selon des sources de faible autorité, Rama II aurait porté le prang à peu près à sa hauteur actuelle. L'achèvement est généralement attribué à Rama III, sans que la répartition des campagnes de travaux entre les deux règnes soit précisée. Les chiffres eux-mêmes divergent. La hauteur avancée pour le prang central varie de plusieurs mètres d'une source à l'autre. Le nombre de fragments de céramique, souvent évoqué en « millions », n'est appuyé sur aucun comptage publié. Ces données attendent la confirmation du Fine Arts Department.
Le récit de l'origine des céramiques mérite la même prudence. Selon une tradition très répandue, la porcelaine serait arrivée comme lest dans les jonques chinoises. Elle aurait ensuite été complétée par de la vaisselle cassée donnée par les habitants. L'histoire relie élégamment le monument au commerce et à la piété populaire. Elle n'a pourtant été trouvée, pour cet article, que dans des sources secondaires ; elle doit être lue comme une tradition.
Les mécènes sino-thaïs, acteurs oubliés du style
Réduire le style sino-thaï au goût d'un souverain serait inexact. Des élites marchandes d'origine chinoise, intégrées à la noblesse siamoise, en furent aussi les commanditaires.
Wat Thong Nopphakhun, à Thonburi, l'illustre bien. Sous Rama III, un riche noble sino-thaï, Phraya Choduek Ratchasetthi, nommé Thongchin, le restaura largement (phraya est un haut titre de la noblesse siamoise). Il l'offrit ensuite à la couronne, ce qui valut au monastère le statut de temple royal. Selon sa notice, l'ensemble est enregistré comme monument ancien par le Fine Arts Department, un statut qui reste à confirmer dans les inventaires officiels. Le geste est éloquent : restaurer un temple puis le donner au roi, c'est convertir une fortune commerciale en mérite religieux et en reconnaissance politique.
Wat Ratchada Thitthan offre un exemple plus ancien de ces alliances. Il est lié à Ngoen, magnat sino-siamois et époux d'une sœur aînée de Rama Iᵉʳ. Son ubosot est de style chinois et dépourvu des chofa, ces ornements de faîte en forme de crochet qui couronnent les toits thaïs traditionnels. La date de cet ubosot n'est pas établie. On ne peut donc l'attribuer au règne de Rama III, mais il montre que les élites sino-siamoises fréquentaient la cour dès le début de la dynastie.
Un style né d'une société, pas d'un caprice
L'historiographie thaïe désigne volontiers l'esthétique du règne de Rama III sous le nom de phra ratcha niyom, le style « selon le goût royal ». L'expression est commode, mais elle a ses limites. Sa définition précise et la liste des traits qu'elle recouvre restent à établir à partir des travaux universitaires thaïlandais. Surtout, elle place le roi au centre d'un phénomène qui le dépasse. Les sources rassemblées ici dessinent plutôt une convergence de facteurs :
- une communauté chinoise installée avant la capitale, présente jusque dans l'enceinte royale ;
- un commerce maritime qui apporte des objets, des matériaux et des modèles ;
- une imagerie navale déjà présente dans l'architecture thaïe ;
- une noblesse d'origine marchande qui finance, restaure et offre des temples ;
- enfin, un souverain qui fait de ce goût un langage officiel.
L'influence chinoise n'est pas la seule à l'œuvre au début de Rattanakosin. Le règne de Rama III voit aussi se nouer les premiers accords commerciaux avec la Grande-Bretagne, notamment le traité dit Burney, que l'on date couramment de 1826. Les formes européennes ne s'imposeront toutefois dans l'architecture et l'urbanisme de Bangkok que plus tard. Le quartier de San Chao Pho Suea est aujourd'hui décrit comme un ensemble de shophouses (compartiments marchands à étage) de style dit sino-portugais. Il rappelle que les styles se superposent : le sanctuaire du début du XIXᵉ siècle, déplacé sous Rama V, voisine désormais avec des façades d'une autre époque.
La chronologie elle-même reste mouvante. La date de fondation de Wat Mangkon Kamalawat, grand temple chinois de Yaowarat, est donnée tantôt sous Rama III, tantôt sous Rama V, sans qu'une source décisive tranche. Raconter la naissance du style sino-thaï, c'est donc accepter de travailler sur des monuments restaurés, déplacés et réinterprétés, à partir de traditions orales autant que d'inscriptions. Chuimei Ho l'avait montré : à défaut d'archives écrites, ce sont les plaques, les statues et les céramiques qui parlent. Les écouter avec rigueur reste la meilleure manière de rendre à ce style sa véritable origine : une ville où Chinois et Siamois partageaient bien plus que des échanges commerciaux.
Sources et bibliographie
- Chuimei Ho, Chinese Temples in Bangkok: Sources of Data for 19th-Century Sino-Thai Communities, Journal of the Siam Society, vol. 83, 1995.
- non indiqué, Why Do Thai Temples Have Chinese Paintings?, Thailand NOW (plateforme gouvernementale thaïlandaise), non indiqué.
- Contributeurs Wikipédia, Wat Ratchaorasaram, Wikipedia (en), consulté 2025.
- Contributeurs Wikipédia, Wat Thong Nopphakhun, Wikipedia (en), consulté 2025.
- Contributeurs Wikipédia, Wat Ratchada Thitthan, Wikipedia (en), consulté 2025.
- Contributeurs Wikipédia, Wat Thepthidaram, Wikipedia (en), consulté 2025.
- Contributeurs Wikipédia, Wat Yannawa, Wikipedia (en), consulté 2025.
- Contributeurs Wikipédia, San Chaopho Suea subdistrict, Wikipedia (en), consulté 2025.
- Contributeurs Wikipédia, Wat Mangkon Kamalawat, Wikipedia (en), consulté 2025.
- non indiqué, The Chinese Junk Temple, siamrat.blog (blog), 2018.
- non indiqué, Wat Arun Explained – Complete Guide, thai-aec.com, non indiqué.
- non indiqué, Wat Arun — Temple of Dawn Bangkok, Thai Temple Archive, non indiqué.
- non indiqué, Wat Arun: The Porcelain Temple-Mountain on the Chao Phraya, studiomatrx.org, non indiqué.



