Blog Around Siam

Arts, esthétique & création

Aux sources du récit en images : l'art de Sukhothai et sa postérité

Des stucs et du Bouddha marchant de Sukhothai aux dalles gravées du Wat Si Chum, puis aux déplacements royaux et au classement UNESCO, l'article montre comment l'art thaï commence à raconter et comment on a, en retour, raconté son histoire.

Publié le 15 octobre 2026 12 min de lecture
Grand Bouddha assis en stuc blanc vu en contre-plongée entre de hauts murs de brique ouverts sur le ciel, main posée au premier plan.

L'histoire de l'art thaï commence volontiers à Sukhothai, au XIIIe siècle, dans ce que l'UNESCO présente comme le premier royaume du Siam. On y trouve des monastères de brique couverts de stuc, un Bouddha saisi en pleine marche et des dalles de pierre où sont gravées les vies antérieures du Bouddha. Mais ce point de départ est aussi une construction. Des rois de Bangkok ont emporté statues et inscriptions, des historiens thaïlandais en ont fait un âge d'or, et la communauté internationale l'a consacré en 1991. Retour sur un art qui raconte, et sur la manière dont on l'a raconté.

Bouddha assis en briques et stuc entre des colonnes en ruine, devant un chedi, avec un étang de nénuphars roses au premier plan.

Pourquoi le récit commence à Sukhothai

Toute histoire de l'art a besoin d'un commencement. Celle de la Thaïlande place le sien, presque toujours, à Sukhothai, dans la plaine du centre-nord. Le choix n'a rien d'arbitraire, mais il reste une convention. Il ne signifie pas que rien n'existait auparavant. Il signifie que Sukhothai est désigné comme le premier royaume proprement siamois. L'UNESCO décrit le site comme conservant les « restes du premier royaume du Siam », aux XIIIe et XIVe siècles.

Les dates elles-mêmes appellent la prudence. L'UNESCO s'en tient à une fourchette large, les XIIIe et XIVe siècles. L'Asian Civilisations Museum de Singapour retient 1200-1350. L'historiographie courante situe la fin du royaume, absorbé par Ayutthaya, dans le courant du XVe siècle, mais la date exacte varie selon les auteurs. Ces écarts ne sont pas de simples querelles de chronologie. Ils rappellent que l'on parle d'un royaume reconstitué à partir de ruines, d'inscriptions et de chroniques, et non d'une entité aux frontières temporelles nettes.

Le titre de cet article joue sur un double sens. L'art de Sukhothai raconte : il met en images la vie du Bouddha, ses vertus et ses existences antérieures. Mais cet art a aussi été raconté. Des souverains l'ont déplacé, des savants l'ont classé, des musées l'ont exposé. Comprendre ce que l'on regarde à Sukhothai suppose de tenir ces deux fils ensemble.

Une architecture de brique et de stuc au service du Bouddha

Trois villes, un même ensemble

Le bien inscrit au patrimoine mondial en 1991 réunit trois villes anciennes proches : Sukhothai, Si Satchanalai et Kamphaeng Phet. L'ensemble couvre 11 852 hectares. Sukhothai en occupe 7 000, Si Satchanalai 4 514 et Kamphaeng Phet 338. Cette configuration en série dit déjà quelque chose. L'art de Sukhothai n'est pas celui d'une seule capitale isolée, mais celui d'un réseau de centres urbains qui partagent un même vocabulaire.

L'UNESCO justifie l'inscription par deux critères, (i) et (iii). Le premier reconnaît dans ces trois villes des chefs-d'œuvre du « premier style architectural siamois distinctif ». La formule ne se limite pas aux temples. Elle englobe l'urbanisme, les édifices civils et religieux, et un système hydraulique jugé sophistiqué. Le paysage aménagé, avec ses ouvrages de maîtrise de l'eau, fait donc partie de l'œuvre au même titre que les sanctuaires.

Ce que l'on voit : la brique et le stuc

Le visiteur découvre aujourd'hui des structures de brique, souvent dépouillées, qui portaient autrefois un épais revêtement de stuc sculpté. Selon l'UNESCO, le bouddhisme prospère alors sous patronage royal, et l'on bâtit de nombreux monastères selon ce principe : un noyau de brique, une peau modelée. Le stuc permettait de sculpter directement sur l'édifice, et c'est lui qui portait l'essentiel du programme figuré.

Ce programme avait une fonction précise. Toujours selon l'UNESCO, le décor de stuc illustre la beauté idéalisée du Bouddha et ses caractères surhumains, les mahapurisalakkhana (en pali, les « marques du grand homme »). Ces signes physiques distinguent l'Éveillé du commun des mortels dans la tradition bouddhique. L'image n'est donc pas un portrait. C'est une démonstration visuelle d'une nature hors du commun, exprimée par des conventions que les fidèles savaient lire.

Une remarque de méthode s'impose. L'UNESCO souligne que les réalisations de Sukhothai sont aujourd'hui connues surtout par ses monuments religieux. Ce qui a survécu, la brique, la pierre et le bronze, oriente forcément notre regard. L'image d'une civilisation entièrement tournée vers le sacré tient en partie à ce filtre de la conservation.

Le Bouddha marchant, un récit condensé dans un geste

Décrire avant d'interpréter

S'il fallait une seule image pour Sukhothai, ce serait le Bouddha marchant. L'Asian Civilisations Museum, qui en conserve un exemplaire en bronze, le présente comme l'image emblématique de cet art. Le Bouddha est saisi en plein pas, le pied droit en avant. Sa main droite est levée dans l'abhaya mudra, le geste qui signifie l'absence de crainte et, par extension, la protection accordée au fidèle. La posture porte un nom pali, cankrama, que le musée traduit par « marcher en allant et venant ».

La plupart des images bouddhiques fixent le Bouddha assis en méditation ou debout et immobile. Celle-ci introduit le mouvement. Le corps est pris entre deux appuis, à l'instant où le poids passe d'une jambe à l'autre. Elle ne raconte pas un épisode par une scène peuplée de personnages, comme le fera une peinture narrative. Elle condense un récit dans une seule figure : celle d'un Éveillé qui chemine et vient vers ceux qu'il rassure.

Une image qui survit à son royaume

Le bronze de Singapour est daté des XVe-XVIe siècles. Si l'on retient la chronologie du musée, qui fait s'achever le royaume vers 1350, cette œuvre a été produite bien après l'apogée politique de Sukhothai. Le style a donc continué à vivre, à être fondu et vénéré, alors que le centre du pouvoir s'était déplacé. C'est un indice important : une forme artistique peut s'émanciper de la dynastie qui l'a vue naître et devenir une référence pour d'autres générations d'artisans et de commanditaires.

Le même musée ajoute un commentaire plus large. Sukhothai, écrit-il, est aujourd'hui idéalisé dans l'imaginaire thaï comme un âge d'or du bouddhisme et de la royauté bienveillante. Le Bouddha marchant, avec sa grâce et son équilibre, est devenu l'un des supports privilégiés de cette idéalisation. Nous y reviendrons.

Wat Si Chum : les vies antérieures gravées dans la pierre

Un sanctuaire massif et une galerie cachée

C'est au Wat Si Chum, au nord-ouest de l'ancienne ville de Sukhothai, que l'expression « récit en images » prend son sens le plus littéral. Le monastère s'organise autour d'un mondop (du sanskrit mandapa, une structure de plan carré), aux murs très épais, qui abrite un grand Bouddha assis.

Dans son ouvrage de référence Art in Thailand: A Brief History, l'historien de l'art M.C. Subhadradis Diskul, de la Faculté d'archéologie de l'université Silpakorn, rappelle d'abord une lacune : peu de peintures murales de la période de Sukhothai sont parvenues jusqu'à nous. Il signale aussitôt une exception remarquable. Des dalles de pierre gravées de divers jataka, les récits des vies antérieures du Bouddha, tapissent le plafond du passage ménagé dans l'épaisseur des murs du mondop.

Ce que disent les spécialistes

Pour Diskul, ces dalles témoignent de la haute maîtrise des artistes thaïs dans la gravure sur pierre. Il ajoute qu'elles ont « probablement » subi l'influence de l'art religieux de Sri Lanka. Le mot compte : l'auteur avance une hypothèse et non une certitude. Il est d'autant plus utile de le souligner que l'on rencontre ailleurs une affirmation plus tranchée d'un style de Sukhothai né d'un simple affranchissement de la tutelle khmère. Cette lecture n'est pas établie par les sources de premier rang consultées ici.

Le catalogue de l'exposition The Arts of Thailand, présentée aux États-Unis en 1960-1962, décrit des dalles incisées de jataka retrouvées en remploi comme dalles de plafond d'un étroit escalier aménagé dans l'épaisseur des murs. Elles y auraient été placées « pour leur sécurité ». L'extrait consulté ne nomme pas le monastère. La correspondance avec la description de Diskul rend l'identification avec le Wat Si Chum très probable, sans qu'elle soit explicitement vérifiée. Si l'on suit ce catalogue, il faut aussi envisager que l'emplacement actuel des dalles ne soit pas celui pour lequel elles avaient été conçues. Elles auraient d'abord été des œuvres destinées à être vues, avant de devenir un dépôt protégé, à demi caché dans la maçonnerie.

La question du commanditaire reste ouverte. Une hypothèse avancée par des historiens rattache la fondation du sanctuaire, ou du moins son programme, au moine Si Sattha. Elle demande encore à être confirmée dans les publications de ses auteurs. Le site a livré par ailleurs une longue inscription sur schiste, dite « inscription n° 2 » ou inscription du Wat Si Chum. On la date généralement du milieu du XIVe siècle et elle aurait été découverte à la fin du XIXe siècle. Ces données, couramment reprises, doivent encore être recoupées avec une source institutionnelle.

Le Bouddha qui « parlait »

Une tradition attachée au Wat Si Chum affirme que le grand Bouddha assis pouvait parler. Diskul ne l'écarte pas d'un revers de main : il en propose une explication matérielle. Une personne dissimulée derrière la statue pouvait aisément faire « parler » l'image. L'effet devait être d'autant plus saisissant que le mondop conservait alors son toit, probablement en bois et en tuiles de terre cuite, qui créait une pénombre et une acoustique fermée. L'interprétation reste celle d'un historien. Elle a le mérite de rappeler qu'un sanctuaire n'était pas un musée. C'était un espace d'expérience, où l'architecture, la lumière et la voix participaient à la mise en scène du sacré.

Déplacer, emporter, restaurer : la fabrique d'un âge d'or

Quand Bangkok puise dans Sukhothai

L'histoire de l'art de Sukhothai ne s'arrête pas avec le déclin du royaume. Elle se prolonge dans les usages que les pouvoirs ultérieurs ont faits de ses œuvres. Selon l'UNESCO, Rama I, fondateur de la dynastie Chakri qui régna de 1782 à 1809, fit retirer de Sukhothai 2 128 statues du Bouddha. La fiche de l'UNESCO comporte d'ailleurs une coquille, puisqu'elle attribue à ce règne les dates 1782-1890. Le chiffre, lui, donne la mesure de l'opération. Les images ont été transférées vers la nouvelle capitale et ses monastères. Elles ont été réinvesties d'une fonction religieuse et, sans doute aussi, d'une portée symbolique : relier le jeune royaume de Bangkok au prestige du premier royaume siamois.

Un demi-siècle plus tard, le roi Mongkut (Rama IV, 1851-1868) trouva à Sukhothai, toujours selon l'UNESCO, une inscription et un trône de pierre, qu'il fit emporter. La fiche ne précise pas de quels objets il s'agit. Les identifications que l'on rencontre ailleurs, et les débats qui entourent certaines inscriptions de Sukhothai, dépassent le cadre des sources réunies ici. Le geste suffit à montrer une chose : au XIXe siècle, Sukhothai est devenu une source de légitimité et de savoir, un passé que l'on collecte.

Restaurer, et parfois abîmer

Le XXe siècle ouvre le temps de la conservation, avec ses réussites et ses erreurs. Diskul relève qu'un lourd fleuron ajouté en 1940 à l'un des monuments en a, par son poids, accéléré la dégradation. Le cas illustre un dilemme que connaissent tous les restaurateurs : compléter un édifice pour le rendre lisible peut mettre en péril sa structure. Selon l'Encyclopaedia Britannica, le gouvernement thaïlandais a ensuite restauré le site avec le concours de l'UNESCO, jusqu'à l'inscription de 1991.

Un âge d'or attribué

C'est dans ce contexte qu'il faut lire la notion d'âge d'or. Elle ne vient pas des ruines elles-mêmes. Elle résulte de siècles de relectures. L'Asian Civilisations Museum le dit sans détour en parlant d'une idéalisation de Sukhothai dans l'imaginaire thaï. Reconnaître cette construction n'enlève rien à la qualité des œuvres. Cela permet seulement de distinguer deux choses : la valeur artistique attestée par les stucs, les bronzes et les dalles gravées, et la valeur symbolique que les époques suivantes leur ont conférée.

Écrire l'histoire de l'art thaï, de Sukhothai à Bangkok

Les passeurs du XXe siècle

Si Sukhothai occupe aujourd'hui la première place dans les récits, c'est aussi grâce à ceux qui ont écrit l'histoire de l'art thaï. L'ouvrage de Subhadradis Diskul, traduction de son Sinlapa nai Prathet Thai, a été publié par la Faculté d'archéologie de Silpakorn. Sa deuxième édition paraît en 1970, puis il est réédité notamment en 1981 et en 1991. Il a longtemps servi de manuel, en Thaïlande comme à l'étranger, et sa structure chronologique, qui fait se succéder les grands styles, a façonné la manière dont des générations de lecteurs ont appris à regarder.

Plus tôt encore, l'exposition The Arts of Thailand, présentée aux États-Unis en 1960-1962, avait offert au public américain un panorama de l'architecture, de la sculpture et de la peinture du pays. Son catalogue, conçu comme un véritable manuel, a contribué à fixer à l'international une lecture de l'art thaï organisée par périodes. Ces publications ne sont pas de simples témoins neutres. Elles appartiennent elles-mêmes à l'histoire du récit qu'elles relatent.

Un fil qui court jusqu'à Bangkok

Le récit en images ne s'interrompt pas avec Sukhothai. Il se poursuit à travers les styles d'Ayutthaya et d'autres foyers régionaux, puis à Bangkok. Diskul offre un exemple de ces continuités. Au début de la période de Rattanakosin, celle de Bangkok, les ubosot (salles d'ordination) et les wihan (salles de culte) prolongent le style de la fin d'Ayutthaya. L'ubosot du temple du Bouddha d'Émeraude reprend la base incurvée, en forme de courbe concave, propre à la formule ayutthayenne. Cette ligne a ensuite disparu de l'architecture thaïe. À la même époque, on continue d'élever les bibliothèques religieuses au milieu d'un bassin, selon la tradition.

Ces détails disent l'essentiel. L'art thaï ne procède pas par ruptures franches mais par reprises, adaptations et abandons progressifs. Une forme naît, se diffuse, survit à son royaume d'origine, puis s'efface au profit d'une autre. Le Bouddha marchant fondu deux siècles après l'apogée de Sukhothai et la base incurvée transmise d'Ayutthaya à Bangkok relèvent d'une même logique de transmission.

C'est sans doute la leçon la plus durable de Sukhothai. On y voit des dalles où les vies antérieures du Bouddha sont incisées dans la pierre, des stucs qui donnent corps aux marques de l'Éveillé et un geste de marche suspendu dans le bronze. On y voit aussi, en filigrane, des statues déplacées, des inscriptions emportées, des restaurations discutées et des livres qui ordonnent le passé. Regarder l'art thaï depuis le XIIIe siècle, c'est lire en même temps les images et l'histoire de leur lecture.

Sources et bibliographie

  1. UNESCO World Heritage Centre, Historic Town of Sukhothai and Associated Historic Towns (fiche n° 574, Outstanding Universal Value), UNESCO, 1991 (inscription) ;.
  2. M.C. Subhadradis Diskul, Art in Thailand: A Brief History (trad. de Sinlapa nai Prathet Thai), Silpakorn University, Faculty of Archaeology (Krung Siam Press pour la 2e éd.), 1970 (2e éd.) ; éd. .
  3. Smithsonian Libraries and Archives, Art in Thailand: a brief history – notice catalographique, Smithsonian Institution, 1981 (édition décrit.
  4. Theodore Bowie (dir.) [attribution à confirmer], The Arts of Thailand: A Handbook of the Architecture, Sculpture, and Painting of Thailand (Siam), and a Catalogue of the Exhibition in the United States in 1960-61-62, Indiana University / Project MUSE (édition en accès ouvert), 1960.
  5. Asian Civilisations Museum / National Heritage Board (Singapour), Sculpture of Walking Buddha, Sukhothai, north-central Thailand, bronze 15th–16th centuries, Roots.gov.sg, n.d..
  6. Encyclopaedia Britannica, Sukhothai, Encyclopaedia Britannica, n.d..
  7. Contributeurs Wikipedia, Wat Si Chum Inscription ; Sukhothai Historical Park (articles relayant Baker & Pasuk), Wikipedia, n.d..