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Du Ramayana au Ramakien : comment l'épopée indienne est devenue siamoise

Venu de l'Inde par des voies encore discutées, reconstruit après la chute d'Ayutthaya puis réécrit par plusieurs rois, le Ramakien a changé de noms, de personnages et de valeurs, jusqu'à devenir un texte de cour, une galerie peinte et un théâtre dansé.

Publié le 5 octobre 2026 11 min de lecture
Scène de théâtre ornée d'une tête géante de démon couronné, mains ouvertes, bouche éclairée, devant un décor de montagnes bleues.

Sur les murs du Wat Phra Kaew comme sur les scènes du khon, Phra Ram affronte Thotsakan depuis plus de deux siècles. Leur histoire vient de l'Inde : c'est celle du Ramayana, l'épopée du prince Rama et de son épouse Sita. Le Ramakien thaï n'en est pourtant ni une traduction ni une copie. Arrivé par des voies encore discutées, reconstruit après la destruction d'Ayutthaya, réécrit par plusieurs rois, il a changé de noms, de personnages, de ton et de valeurs. Retour sur une appropriation lente, où la littérature, la peinture, la scène et la royauté ont avancé ensemble.

Décor de scène dans un hangar : pavillon thaï doré et rouge devant une toile de montagnes, entre deux grandes statues de géants.

Une épopée qui voyage

Le point de départ est connu. Le Ramayana, attribué au poète Valmiki et composé en sanskrit, raconte l'exil du prince Rama, l'enlèvement de son épouse Sita par Ravana, souverain démoniaque de Lanka, puis la guerre menée pour la délivrer avec l'aide d'une armée de singes. Ce récit a quitté très tôt le sous-continent indien. En Asie du Sud-Est, il a été sculpté, peint, joué et réécrit dans plusieurs langues. Le Laos et le monde malais en possèdent leurs propres versions, chacune avec sa logique.

Le voisin khmer offre les repères les plus anciens. Selon l'Asia Society, des scènes du Ramayana sont sculptées sur les temples khmers dès le Xe siècle. Un texte littéraire khmer, le Reamker, est daté quant à lui des XVIe et XVIIe siècles. L'épopée était donc présente dans la région, sous forme d'images, bien avant que le Siam n'en fixe une version écrite que l'on puisse lire aujourd'hui.

Par quelle route est-elle arrivée jusqu'aux cours thaïes ? La question reste ouverte. Le prince Dhani Nivat, l'un des grands lettrés siamois du XXe siècle, défendait l'idée d'une transmission par l'intermédiaire khmer, entre le VIIIe et le XIIIe siècle. Cette thèse s'accorde avec l'ancienneté des images du Ramayana dans l'art khmer. Elle reste cependant une hypothèse de savant, non une démonstration. D'autres pistes sont parfois avancées : le théâtre d'ombres, des versions du sud de l'Inde, des relais malais ou javanais. Aucune n'est aujourd'hui établie par les sources sérieuses consultées pour cet article. Une conclusion prudente s'impose donc : le Ramakien n'est sans doute pas issu directement du texte de Valmiki, mais d'une tradition déjà transformée en chemin.

1767 : reconstruire un texte perdu

À l'époque d'Ayutthaya, le Ramakien vivait d'abord sur scène. Le khon, sa version dansée et masquée, était un spectacle de cour, rattaché au lakhon nai, le théâtre « de l'intérieur » du palais. Un témoignage européen de la fin du XVIIe siècle est parfois rattaché au diplomate français Simon de La Loubère, en ambassade au Siam en 1687. Ce rapprochement mérite d'être contrôlé dans son récit avant d'être tenu pour acquis.

En 1767, une armée birmane détruit Ayutthaya. Avec la capitale disparaissent des bibliothèques, des manuscrits et une partie des répertoires de cour. Le Ramakien d'Ayutthaya, tel qu'on le jouait au palais, n'est pas parvenu jusqu'à nous dans son intégralité.

La reconstruction commence presque aussitôt. Le roi Taksin, qui règne depuis Thonburi de 1767 à 1782, compose des épisodes du Ramakien en vers klon, une forme métrique thaïe. Une revue universitaire thaïe rappelle qu'on y rassemble les fragments hérités d'Ayutthaya en quatre parties. Détail révélateur : la première, l'épisode de Phra Mongkut, appartient à la fin du récit. On ne reconstruit pas une épopée de bout en bout, on sauve ce qui peut l'être.

Le grand œuvre de 1797

En 1782, le premier roi de la dynastie Chakri, connu aujourd'hui sous le nom de Rama Ier, fonde la capitale actuelle. Selon l'étude publiée par Cambridge University Press sur la réception de l'épopée indienne au Siam, il ajoute « Ayutthaya » au nom complet de la ville et « Ramathibodi » à son titre royal. La version complète du Ramakien, conçue comme bot lakhon (livret de théâtre), date de 1797 (B.E. 2340) selon le Sirindhorn Anthropology Centre ; certaines présentations parlent d'une version « achevée en 1798 ». L'ensemble est considérable : plus de 53 300 vers selon une étude, un chiffre qui demanderait à être recoupé.

Qui l'a écrit ? La réponse dépend de ce que l'on entend par auteur. Le prince Damrong, historien de la cour, décrit une œuvre collective : les lettrés du palais composent ensemble le texte à partir du Ramakien joué à Ayutthaya, puis le présentent au roi. Celui-ci le corrige jusqu'à en être satisfait et le fait sceller comme œuvre royale. Le Ramakien de 1797 est donc à la fois un texte d'atelier et une parole souveraine. Le Fine Arts Department en publie une édition de référence, rééditée de nombreuses fois.

Une lecture politique

Il est tentant de relier ces dates. Un nouveau roi, issu d'une rupture, réaffirme la continuité avec Ayutthaya dans le nom même de sa capitale, porte un titre où résonne le nom de Rama, et fait fixer en même temps l'épopée de Rama. Les sources établissent ces faits ; leur mise en relation relève de l'interprétation. Elle reste néanmoins éclairante : rassembler la mémoire littéraire du royaume détruit, c'était aussi affirmer que la nouvelle dynastie en était l'héritière légitime.

Ce que le Siam a changé

Comparer le Ramayana et le Ramakien, c'est mesurer un écart. La trame reste celle de Valmiki : l'enlèvement, la quête, la guerre. Mais le ton et les caractères, souligne l'introduction publiée par l'Academy of American Poets, diffèrent sensiblement.

Des noms nouveaux

Les personnages changent d'abord de nom. Ravana devient Thotsakan, littéralement « celui qui a dix cous », parfois appelé Rapphanasun. Ses partisans sont désignés comme asura, kumphan ou yaksa, trois termes pour des êtres démoniaques. Rama devient Phra Ram, présenté comme une incarnation de Phra Narai, nom thaï de Vishnu. Vibhishana, le frère de Ravana qui rejoint le camp de Rama, devient Phiphek. Ces formes ne sont pas des déformations fautives. Elles montrent que les noms ont été assimilés par la langue thaïe, au point de devenir des noms propres à part entière.

Hanuman, un autre héros

Le changement le plus frappant touche Hanuman. Dans le Ramayana, le général des singes est un dévot chaste, entièrement voué à Rama. Dans le Ramakien, selon un module universitaire indien consacré à la version thaïe, il devient un héros aux nombreuses liaisons amoureuses. Le personnage reste loyal et prodigieux, mais il gagne une sensualité et une liberté qui le rendent plus proche du public de cour. Le serviteur pieux devient un personnage romanesque.

Des épisodes ajoutés

Le texte de Rama Ier ne se contente pas de traduire. Il ajoute des épisodes absents de l'épopée indienne. Le plus connu est celui de la « Jeune femme flottante », Nang Loi : une démone prend l'apparence de Sita morte et dérive sur le fleuve pour tromper Phra Ram. Un autre épisode imagine un second mariage de Rama et Sita, présidé par Shiva sur le mont Kailash. Ces ajouts pouvaient venir de la tradition orale ou théâtrale héritée d'Ayutthaya ; les sources consultées ne permettent pas de trancher.

Des valeurs mises en avant

Une étude consacrée au Ramakien comme « littérature vivante » relève les valeurs qu'il exalte : loyauté, obéissance, respect de la hiérarchie et relations entre patron et client. L'UNESCO, dans son dossier sur le khon, insiste aussi sur sa fonction éducative : respect de l'âge et du rang, dépendance mutuelle entre chefs et suivants, triomphe du bien sur le mal. Le récit indien devient ainsi un miroir de l'ordre social siamois. On y apprend comment un prince commande, comment un allié sert, comment un royaume se tient.

Rama VI, ou le regard du philologue

Le Ramakien n'a jamais cessé d'être réécrit. Le roi Rama II recompose de nombreux épisodes pour la scène ; la date précise de cette version reste à établir. Mais c'est sous Rama VI, qui règne de 1910 à 1925, que le regard change vraiment.

Le roi est sans doute le premier à étudier les sources du Ramakien de manière comparative, en le confrontant au Ramayana de Valmiki. Il en tire un ouvrage, Bo Koet Ramakien, « Aux sources du Ramakien ». Certaines présentations lui attribuent l'identification de trois sources indiennes : le Ramayana de Valmiki, le Vishnu Purana et le Hanuman Nataka. Cette liste mérite d'être vérifiée dans l'ouvrage lui-même.

Rama VI compose aussi ses propres épisodes, plus proches de Valmiki. Il y emploie les noms sanskrits plutôt que les formes thaïes, afin de faire connaître à ses sujets les noms « corrects ». On rapporte qu'il aurait côtoyé des sanskritistes pendant ses études à Oxford, sans que ce point soit confirmé. Le geste est remarquable : un siècle après Rama Ier, la cour ne cherche plus seulement à transmettre le Ramakien, elle veut le replacer dans l'histoire de ses sources. Le Siam regarde désormais son épopée avec les outils de la philologie européenne.

Ce moment a aussi une dimension scénique. Selon Srisurang Poolthupya, Rama VI soutient activement le khon et le théâtre en général. Après sa mort, ce soutien cesse pour des raisons financières, avant de reprendre plus tard. La vitalité de l'épopée dépend alors directement du mécénat royal.

Lire le Ramakien sur les murs du Wat Phra Kaew

La construction du Wat Phra Kaew, le temple du Bouddha d'Émeraude, commence en 1783, dans l'enceinte du Grand Palais. Les galeries de son cloître reçoivent sous Rama Ier un cycle peint du Ramakien. Texte royal et image royale naissent donc presque ensemble.

Ce que l'on voit

Le cycle compte 178 panneaux, répartis le long des galeries. Le récit se lit dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Il commence près du Phra Wihan Yot et s'ouvre sur les divinités hindoues et les avatars de Vishnu, avant d'en venir à la naissance de Rama et de ses frères. Selon Khaosod English, l'ensemble compte 258 scènes et images, dont 80 figures de personnages. Le visiteur qui suit les galeries parcourt l'épopée comme on tourne les pages d'un livre, d'un épisode à l'autre, entre palais, forêts et champs de bataille.

Ce que l'on regarde vraiment

Il faut pourtant savoir ce que l'on a sous les yeux. Le climat humide de Bangkok abîme vite la peinture murale. Selon Smarthistory, les fresques ont été restaurées ou repeintes environ tous les cinquante ans. La dernière repeinture complète date des années 1970, en vue du bicentenaire de la dynastie Chakri, célébré en 1982. Le peintre Jamnong Rod-ari y a notamment participé. Depuis, les fresques sont conservées, mais plus repeintes.

La nuance est décisive. Le programme iconographique remonte à Rama Ier, mais la surface peinte que l'on contemple est, pour l'essentiel, celle des années 1970. Ce n'est pas un défaut : c'est la manière dont ce patrimoine a été entretenu, par renouvellement plutôt que par conservation figée. Srisurang Poolthupya mentionne en outre des poèmes, 4 984 vers au total, qui décrivent ces fresques ; le règne de leur composition reste à préciser. Texte, image et commentaire versifié forment ainsi un même ensemble.

Le khon, l'épopée en mouvement

Si le Ramakien est resté vivant, c'est d'abord parce qu'il est joué. L'UNESCO décrit le khon comme un art qui associe musique, chant, littérature, danse, rituel et artisanat. Il était autrefois transmis dans les cours royales ou princières et chez les maîtres de danse. Il l'est aujourd'hui surtout dans les établissements d'enseignement. Le passage du palais à l'école dit beaucoup du destin moderne de l'épopée : réservée à une élite, elle est devenue un savoir enseigné.

Les livrets eux-mêmes témoignent de cette sédimentation. Entre 2007 et 2018, la Fondation SUPPORT de la reine Sirikit monte chaque année un épisode, comme celui de la construction de la chaussée vers Lanka en 2012. Selon le Bangkok Post, le spectacle de 2018 reposait surtout sur l'édition de Rama Ier, complétée par des passages de Rama II et des dialogues issus du département des spectacles de Rama VI. Sur scène, trois règnes se répondent dans une même représentation.

Une reconnaissance internationale

La Thaïlande ratifie la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel le 10 juin 2016. Le 29 novembre 2018, lors de la 13e session du comité réunie à Port-Louis, le khon est inscrit sur la Liste représentative. Le même jour, le Cambodge obtient l'inscription du Lkhon Khol Wat Svay Andet sur la Liste de sauvegarde urgente.

Khaosod English a présenté cette double décision comme le règlement d'une querelle sur la « propriété » du khon. La formule reflète un débat réel dans l'opinion des deux pays, mais elle doit être nuancée. Les listes de la Convention reconnaissent des pratiques portées par des communautés ; elles ne désignent pas un propriétaire exclusif. L'histoire du Ramakien va d'ailleurs dans ce sens : une épopée venue d'Inde, présente très tôt dans l'art khmer, réécrite par les cours siamoises, ne se laisse pas enfermer dans une frontière.

Une épopée devenue siamoise

Le Ramakien n'est donc pas devenu siamois en un jour. Il l'est devenu par couches successives : une transmission indirecte encore mal connue, un répertoire de cour à Ayutthaya, une reconstruction après 1767, une grande mise en forme royale et collective en 1797, des réécritures pour la scène, puis un retour savant vers Valmiki sous Rama VI. À chaque étape, il a changé de noms, de héros et de valeurs, sans jamais perdre sa trame. Lire les galeries du Wat Phra Kaew ou assister à un khon, c'est voir ce travail d'appropriation en action : non pas un emprunt figé, mais un récit sans cesse repris par ceux qui le racontent.

Sources et bibliographie

  1. Sirindhorn Anthropology Centre, รามเกียรติ์, บทละคร (fiche TLD-001-211) – Thai Literature Directory, Princess Maha Chakri Sirindhorn Anthropology Centre (SAC), n.d..
  2. non indiqué dans l'extrait consulté, Living Literature: Ramakien, the Thai Rendition of the Rama Epic, Academia.edu, n.d..
  3. Srisurang Poolthupya, King Rama VI's Promotion of Khon and Drama in General, Journal of the Royal Institute of Thailand (via ThaiScience), n.d..
  4. non indiqué dans l'extrait, วรรณกรรมรามเกียรติ์พระราชนิพนธ์ พระเจ้ากรุงธนบุรีสู่นาฏกรรม, Journal of Humanities and Social Sciences, Bansomdejchaopraya Rajabhat University (ThaiJO), n.d..
  5. non indiqué dans l'extrait, The Reception of the Mahabharata in Siam: Evolving Conceptions of Kingship (ch. 9, The Mahabharata in Global Political and Social Thought), Cambridge University Press, n.d..
  6. (petit-fils/petite-fille de Jamnong Rod-ari, nom non affiché dans l'extrait), Wat Phra Kaew (Temple of the Emerald Buddha), Smarthistory, n.d..
  7. UNESCO ; Department of Cultural Promotion, Ministry of Culture, Thailand, Khon, masked dance drama in Thailand (dossier n° 01385), UNESCO, 2018.
  8. Bangkok Post, Unesco lists 'khon' as cultural heritage ; The khon spectacle is merrier than ever ; Return of Ramakien staged at the TCC, Bangkok Post, 2018.
  9. Asia Society, Reamker: The Cambodian Version of the Ramayana, Asia Society, n.d..
  10. non indiqué, 1.10. Rama Story in Thailand (Discovery of Sanskrit Treasures), Wisdom Library, n.d..
  11. Khaosod English, Wat Phra Kaew's Ramakien murals: A masterpiece wrapped around Bangkok's sacred temple, Khaosod English, 2026.
  12. non indiqué, Introduction to extracts from "Ramakien", Academy of American Poets (poets.org), n.d..
  13. Contributeurs Wikipédia, Ramakien ; Thai literature, Wikipedia (EN), n.d..
  14. กรมศิลปากร (Fine Arts Department), บทละครเรื่องรามเกียรติ์ พระราชนิพนธ์ในรัชกาลที่ 1, เล่ม 4, พิมพ์ครั้งที่ 9 (référence bibliographique relevée dans l'article ThaiJO « คำไทย-คำเทศ »), กองวรรณกรรมและประวัติศาสตร์, Bangkok, 1997.
  15. non indiqué, South-Asian Ramakien (module e-PG Pathshala), INFLIBNET / UGC (Inde), n.d..
  16. Khaosod English, Khon of Thailand, Khol of Cambodia Recognized by UNESCO, Khaosod English, 2018.