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Pahurat, le « Little India » de Bangkok : une rue royale, des marchands du Pendjab et un quartier qui se cherche
À la lisière de la vieille ville royale et de Yaowarat, Pahurat superpose une possible enclave vietnamienne, une rue percée sous Rama V, une communauté sikhe et un marché du tissu, que la municipalité veut désormais présenter comme une vitrine de la culture indienne.

À quelques pas de Yaowarat, le Chinatown de Bangkok, une poignée de rues de la vieille ville vend des saris, des galons dorés et des coupons de tissu. Au-dessus d'elles s'élève le dôme doré d'un grand temple sikh. Pahurat est souvent résumé à son surnom de « Little India ». Son histoire est pourtant faite de plusieurs couches : une enclave vietnamienne selon plusieurs récits, une rue royale ouverte sous Rama V, puis un marché du textile animé par des familles venues du Pendjab. Retracer ces strates aide à comprendre comment Bangkok a fabriqué ses quartiers. Elles éclairent aussi ce que la municipalité veut aujourd'hui en faire.

Situer Pahurat : à la lisière de la ville royale
Pahurat s'écrit Phahurat en transcription officielle RTGS (พาหุรัด en thaï). Le nom désigne un petit quartier formé autour de la rue du même nom. Il appartient au sous-district de Wang Burapha Phirom, dans le district de Phra Nakhon, sur la rive orientale du Chao Phraya. Phra Nakhon est le cœur historique de la capitale. C'est là que les rois de la dynastie Chakri ont établi, à partir de 1782, leur palais, leurs grands monastères et leurs administrations, sur ce que l'on appelle l'île de Rattanakosin : un espace cerné par le fleuve et par des canaux creusés pour le défendre.
Sur une carte, le quartier tient dans un triangle de rues. Des guides de voyage le délimitent par les rues Phahurat, Chakkraphet et Tri Phet. Il se trouve juste à l'ouest de Yaowarat, le grand quartier commerçant chinois. Le khlong (canal) Ong Ang sépare les deux. Ce tronçon de l'ancien fossé qui ceinturait la ville marque aujourd'hui, à cet endroit, la limite entre le district de Phra Nakhon et celui de Samphanthawong, auquel appartient Yaowarat. Thailand NOW, publication de diffusion culturelle, place Pahurat dans la « vieille ville » de Bangkok. Elle voit dans la proximité de Yaowarat, l'un des quartiers marchands les plus animés du pays, une source de son dynamisme.
Cette position n'est pas anodine. Pahurat se trouve du côté intérieur de l'ancienne limite urbaine, donc dans la ville royale. Mais il regarde vers la ville marchande. On peut y voir une charnière entre deux logiques de l'espace : celle du pouvoir, ordonnée autour du palais, et celle du négoce, qui s'est développée à ses portes. C'est une lecture d'urbaniste, non un fait documenté par les sources disponibles. Elle aide pourtant à comprendre pourquoi des marchands ont trouvé là un terrain propice.
Les contours du « Little India » sont d'ailleurs mouvants. Lors d'un festival rapporté par le Bangkok Post, la « communauté Little India » s'étendait de la rue Phahurat et du khlong Ong Ang jusqu'au secteur de Saphan Lek, plus au nord, le long du même canal. Le quartier vécu déborde donc le triangle des cartes touristiques.
Avant les Indiens : un sol de migrations successives
Le point mérite d'être souligné d'emblée, comme le fait le média communautaire Masala Thai : Phahurat n'a pas commencé comme un quartier indien. Selon des notices encyclopédiques et ce même média, le secteur aurait d'abord abrité une enclave d'immigrés annamites, c'est-à-dire vietnamiens. Ils seraient arrivés au Siam durant la période de Thonburi (1767-1782), sous le règne du roi Taksin, qui avait établi sa capitale sur la rive occidentale du fleuve.
Masala Thai ajoute un second épisode. Lors de l'aménagement de Rattanakosin, après le transfert de la capitale sur la rive orientale en 1782, de nombreuses familles vietnamiennes auraient été réinstallées dans le secteur Phahurat–Tri Phet–Ban Mo. Le scénario est plausible. La fondation de la nouvelle capitale s'est accompagnée de déplacements de populations : l'épisode le plus connu est celui des marchands chinois, déplacés du site du futur Grand Palais vers Sampheng, noyau de l'actuel Yaowarat. Mais pour Pahurat, ces informations ne reposent que sur des sources secondaires. Elles attendent confirmation par des travaux d'historiens ou des archives. Les traces matérielles actuelles de cette présence vietnamienne ne sont pas documentées dans les sources consultées.
Ce socle, même incertain, invite à lire Pahurat comme un palimpseste : une surface urbaine où des groupes successifs se sont installés, ont commercé et ont laissé, ou non, leur empreinte. Dans une capitale construite en grande partie par des communautés venues d'ailleurs, le cas n'a rien d'exceptionnel.
Une rue royale dans la Bangkok de Rama V
Le quartier doit son nom et sa forme à une rue. Selon Thailand NOW, la rue Phahurat compte parmi les plus anciennes de Bangkok. Elle aurait été construite sous le règne de Rama V, le roi Chulalongkorn (1868-1910). Plusieurs guides de voyage avancent la date de 1898. Elle est vraisemblable, mais aucune source institutionnelle consultée ne la confirme : il faut donc la tenir pour probable, non pour établie.
Le contexte, lui, est bien connu. Pendant la seconde moitié du XIXᵉ siècle, Bangkok passe progressivement d'une ville d'eau, où l'on circulait surtout par les canaux, à une ville de routes. La première grande rue de type occidental, Charoen Krung, avait été ouverte sous Rama IV. Le règne de Rama V multiplie les percées, dont la rue Yaowarat elle-même, toute proche. Ouvrir une rue, c'était créer des façades, des lots constructibles et donc des emplacements de boutiques. L'arrivée de marchands peu après l'ouverture de la rue Phahurat, rapportée par plusieurs guides, s'inscrit logiquement dans ce mouvement. Le lien de cause à effet reste toutefois une interprétation.
Une princesse, un bracelet : le nom et ses incertitudes
Le mot phahurat désigne, selon une notice encyclopédique, un bracelet d'or porté au haut du bras. Il relève, comme beaucoup de noms princiers siamois, du vocabulaire savant d'origine indienne. C'est une ironie de l'histoire : ce nom aux racines indiennes est antérieur à l'installation de la communauté indienne et sans rapport avec elle.
Le nom vient d'un enfant royal, mais les sources divergent sur son identité. Thailand NOW, la source la plus institutionnelle du dossier, écrit que la rue fut construite en mémoire d'une fille de Rama V, la princesse Phahurat Manimai (souvent transcrite Bahurada Manimaya), morte jeune. Un autre site va dans le même sens. Deux guides touristiques attribuent en revanche le nom à un fils du roi, « Somdet Chaofa Pahurat Maneemai ». La version de la fille paraît la plus solide, d'autant que la forme féminine du nom s'accorde avec le titre princier cité. Elle demande néanmoins à être vérifiée dans les généalogies royales. Les dates de la princesse, le nom de sa mère et les modalités de financement de la rue ne sont pas documentés ici et ne sont donc pas avancés.
Des marchands du Pendjab : la formation d'une communauté
Selon les guides consultés, des Indiens se seraient installés le long de la nouvelle rue peu après son ouverture. Le site Travelfish précise qu'une large part de la communauté actuelle descend de Sikhs du Pendjab, région du nord-ouest du sous-continent indien, arrivés au début du XXᵉ siècle. Un autre site décrit l'origine commerciale du phénomène : des marchands de tissus indiens s'y établirent. Leurs affaires prospérant, la zone devint un marché du textile réputé et un centre du négoce indien.
On ne dispose pas, dans l'état de la documentation, d'étude permettant de dire précisément pourquoi ces familles ont choisi le Siam. Le contexte général est connu : au tournant du XXᵉ siècle, des Pendjabis circulaient largement dans les réseaux commerciaux et militaires de l'Empire britannique en Asie du Sud-Est. Le Siam, resté indépendant, n'appartenait pas à cet empire, mais il était en contact étroit avec ses territoires voisins. Rattacher précisément Pahurat à ces circulations relève encore de l'hypothèse.
La communauté d'aujourd'hui n'est pas uniformément sikhe. Thailand NOW décrit des habitants majoritairement thaïlandais d'ascendance sud-asiatique, sikhs, hindous et musulmans. Il faut donc parler de Thaïlandais d'origine indienne plutôt que d'« Indiens » : beaucoup sont nés en Thaïlande, de familles installées depuis plusieurs générations. Aucun chiffre récent et fiable sur leur nombre n'a pu être établi.
Du culte hebdomadaire au gurdwara de six étages
Le monument central du quartier est le gurdwara Siri Guru Singh Sabha, situé selon le site Expique au 571 de la rue Chakkraphet. Le Bangkok Post le présente comme un temple sikh de six étages, au cœur de la communauté de Pahurat. Le bâtiment, blanc rehaussé d'or, est couronné d'un dôme doré.
Son histoire antérieure n'est connue, dans le dossier, que par un site touristique. Les premiers fidèles se seraient d'abord réunis dans des lieux provisoires, où la prière n'avait lieu qu'une fois par semaine. En 1913, la communauté grandissant, elle aurait pris à bail de longue durée une maison de bois plus vaste, à l'angle de la rue Phahurat. Plusieurs guides s'accordent ensuite pour dater le temple actuel de 1932, sans préciser s'il s'agit du début ou de l'achèvement des travaux. Cette trajectoire illustre l'enracinement de la communauté : on passe d'un culte d'hommes de passage à une institution durable, propriétaire de son lieu.
Le gurdwara est souvent présenté comme l'un des plus grands temples sikhs hors d'Inde. Travelfish va jusqu'à le dire le deuxième. Aucune source vérifiable ne permet de confirmer ce classement, à prendre comme un argument de promotion plutôt que comme un fait.
Le tissu comme fil conducteur
Si le gurdwara est le cœur spirituel de Pahurat, le textile en est la colonne vertébrale économique. Thailand NOW résume cette spécialisation : boutiques de tissus d'abord, puis merceries, saris et restaurants de cuisine sud-asiatique. La continuité est remarquable. L'activité qui, selon les récits disponibles, a attiré les premiers marchands indiens reste celle qui définit le quartier plus d'un siècle plus tard.
Le paysage commercial garde la mémoire de ses propres transformations. L'India Emporium, au 345 de la rue Chakkraphet, aligne sur quatre niveaux des boutiques presque toutes consacrées au textile, selon Expique. Il a remplacé un ancien grand magasin connu sous le nom d'ATM, dont la date de disparition n'est pas établie. Le nom survit pourtant dans celui du soi (ruelle) ATM, qui mène au gurdwara. Ce petit fait de toponymie montre comment les noms d'usage persistent après les bâtiments qui les ont fait naître.
L'India Emporium a aussi changé la manière de voir le temple. Il couvre tout un côté du gurdwara, si bien que le dôme doré n'est plus visible depuis la rue que sous certains angles. La densification commerciale a ainsi modifié la place visuelle du monument religieux dans le quartier.
De l'autre côté du quartier, Old Siam Plaza adopte un style d'inspiration coloniale ancienne. Son histoire n'a pas pu être documentée : date de construction, maître d'ouvrage, éventuel lien avec un ancien marché. Elle devra être précisée. Il en va de même d'une affirmation récurrente dans les guides, selon laquelle un restaurant d'Inde du Nord ouvert dans le quartier dans les années 1960 serait « le premier restaurant indien de Thaïlande ». La revendication est séduisante mais invérifiée.
Thailand NOW souligne enfin une tension propre au quartier : une urbanisation récente marquée, avec l'arrivée de centres commerciaux, alors qu'une grande partie de la population conserve un mode de vie distinct. Pahurat n'est pas un décor figé. C'est un quartier marchand qui se transforme tout en conservant ses repères communautaires.
Deux « Little India » et un label municipal : Pahurat aujourd'hui
Il faut d'abord dissiper une confusion fréquente : Bangkok compte au moins deux quartiers associés à l'Inde. À côté des Sikhs de Pahurat, une communauté hindoue originaire d'Inde du Sud est installée à Silom, dans le district de Bang Rak, plus au sud-est. C'est là, et non à Pahurat, que se trouve le temple hindou Sri Maha Mariamman, que certains blogs situent à tort dans le « Little India ». Les deux quartiers ont des origines, des langues et des pratiques religieuses différentes. Les fondre sous une même étiquette efface la diversité des présences sud-asiatiques dans la capitale.
C'est pourtant une étiquette que les pouvoirs publics entendent désormais consacrer. En 2024, selon le Bangkok Post, le conseil de Bangkok a annoncé son intention de promouvoir le secteur de Pahurat comme « Little India » afin d'attirer des visiteurs du monde entier. Son président, Surajit Phongsingwitthaya, a présenté le projet après une rencontre avec l'ambassadeur de l'Inde, Nagesh Singh. Il devait selon lui déboucher sur un protocole d'accord faisant de Bangkok et Mumbai des villes jumelles. Le programme évoqué comprend des aménagements paysagers, des restaurants, une architecture et des célébrations reflétant une « culture indienne authentique », ainsi que des festivals, des marchés, des trottoirs et une signalétique. L'objectif est revendiqué : un instrument de soft power et un moteur pour l'économie locale. Les suites concrètes du projet, signature d'un accord ou travaux réalisés, ne sont pas connues à ce stade.
Ce projet soulève une question classique du patrimoine urbain. Mettre en valeur un quartier peut améliorer l'espace public, rendre visible une communauté longtemps discrète et soutenir ses commerces. Mais promouvoir une « culture indienne authentique » à Pahurat revient à sélectionner une seule couche de son histoire. Ce choix risque de laisser dans l'ombre l'enclave vietnamienne évoquée par les récits, la rue royale et sa dédicace siamoise, ou encore la pluralité religieuse des habitants actuels. Il risque aussi de transformer un quartier vécu en vitrine thématique. Le succès d'une telle démarche dépendra largement de la place laissée aux habitants et aux institutions communautaires, à commencer par le gurdwara, dans sa définition.
L'évolution des transports pèse sur ces enjeux. L'extension du métro vers la vieille ville, avec des stations proches comme Sam Yot ou Sanam Chai, rapproche Pahurat des circuits de visite de Rattanakosin. Ses effets précis sur le quartier restent à documenter.
Pahurat résume à petite échelle la fabrique de Bangkok. Une ville royale a ouvert des rues à ses marges. Des communautés venues d'ailleurs y ont trouvé une place en commerçant. Les noms, les bâtiments et les usages se sont superposés sans s'effacer tout à fait. Le surnom de « Little India » en dit une part de vérité. Comprendre le quartier, c'est aussi garder en tête tout ce que ce surnom ne dit pas.
Sources et bibliographie
- Bangkok City Council plans 'Little India', Bangkok Post, 2024.
- Bangkok's Little India, Thailand NOW, 2024.
- Contributeurs Wikipédia, Phahurat, Wikipedia.
- How Phahurat Slowly Became Bangkok's Little India, Masala Thai, 2025.
- Pahurat Little India in Bangkok, Tour Bangkok Legacies.
- Bangkok's two Little Indias, Travelfish, 2024.
- Bangkok's culturally rich Little India neighbourhood of Pahurat, Expique, 2022.



