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Patpong, entre mythes d'espionnage, guerre du Vietnam et vie nocturne : que sait-on vraiment ?

Un terrain acheté en 1946 par une famille d'origine hainanaise est devenu le premier quartier d'affaires de Bangkok, puis un centre de la vie nocturne, et ses liens supposés avec la guerre secrète au Laos demandent à être vérifiés.

Publié le 2 octobre 2026 10 min de lecture
Façade rouge et jaune à arcade, porte noire ornée de blasons et du mot MADRID, mur végétal au-dessus.

En 1946, une famille d'origine hainanaise achète un terrain excentré entre Silom et Surawong. En quelques décennies, Patpong devient le premier quartier d'affaires de Bangkok, puis un haut lieu de la vie nocturne. Bureaux liés au renseignement américain, guerre secrète au Laos, bars devenus célèbres, tournages de films : cet article retrace une histoire où les dates côtoient les récits.

Enseigne au néon rose et violette « Super Pussy » au-dessus de l'entrée d'un bar, bordée d'ampoules rouges.

Une famille hainanaise et un terrain en marge de la ville

Patpong doit son nom et son existence à la famille Patpongpanich, originaire de Hainan, une île chinoise. En 1946, celle-ci acquiert à Bangkok une parcelle alors isolée. On n'y trouve guère qu'un petit canal et une maison en teck. La famille aménage elle-même le site. Elle trace la rue Patpong 1 et y construit plusieurs immeubles commerciaux, puis s'étend avec Patpong 2. Patpong 3 et Soi Thaniya, en revanche, ne lui appartiennent pas. Le soi désigne une rue secondaire. Le quartier mêle d'abord plusieurs activités, puis il bascule peu à peu vers la vie nocturne : les bars s'y multiplient jusqu'à éclipser les autres commerces.

Tun Poon, du riz au ciment

Tun Poon, patriarche de la famille, naît à Hainan en 1881 et émigre jeune au Siam. Il commence dans le commerce du riz. Il change ensuite d'activité lorsqu'il découvre, au nord de la capitale, des sols riches en calcite, propices à la fabrication du ciment. Il noue alors une association lucrative avec la Siam Cement Group, fondée par décret royal en 1913. Cette collaboration réduit la dépendance du pays à la calcite importée. Ses services lui valent en 1930 le titre de noblesse de Luang Patpongpanich. L'achat de 1946, entre les rues Silom et Surawong, pose les bases du Patpong actuel.

Udom et le premier quartier d'affaires

Tun Poon meurt en 1950 et son fils Udom prend la relève. Udom est un homme instruit. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a appartenu à la résistance thaïe contre l'occupation japonaise. Grâce à ses relations internationales, il fait de Patpong le premier quartier central d'affaires de Bangkok. Des locataires prestigieux comme Caltex et Air France s'y installent.

Guerre froide : un quartier lié au renseignement américain

La guerre froide renforce le poids de Patpong. Udom entretient des liens avec le renseignement, et le quartier devient un pôle des opérations américaines clandestines. Il abrite les bureaux d'Air America, compagnie aérienne dirigée par la CIA, et ceux de l'United States Information Service. Patpong se trouve ainsi au cœur de manœuvres géopolitiques majeures en Asie du Sud-Est.

Un musée, un bar et une mémoire qui change

Le Patpong Museum ouvre en octobre 2019 pour retracer les quelque soixante-dix ans d'histoire du quartier, une histoire complexe. Il est aujourd'hui fermé. Il exposait des objets de la guerre froide, de la propagande anticommuniste et des souvenirs de la vie nocturne. Il évoquait aussi la présence du quartier dans la culture populaire, de The Deer Hunter (Voyage au bout de l'enfer) à un clip de David Bowie.

En face du musée se trouve le Madrid Bar, fondé en 1969. C'est un lieu de nostalgie, étroitement associé au passé d'espionnage du quartier. On y raconte encore des histoires d'agents de la CIA et d'intrigues de la guerre froide. Ces récits attirent ceux qui veulent retrouver le souvenir de figures comme Tony Poe.

Patpong a longtemps porté une réputation trouble, mais son image évolue. En Thaïlande, les jeunes générations s'intéressent de plus en plus au rôle historique et culturel du quartier, riche de plusieurs strates, dans la formation de l'Asie du Sud-Est d'après-guerre.

Le Laos et la « guerre secrète »

Pendant la guerre du Vietnam (1964-1973), la CIA mène des actions clandestines au Laos. Elle cherche à perturber les voies de ravitaillement nord-vietnamiennes de la piste Hô Chi Minh. Elle soutient aussi le gouvernement royal lao contre les communistes du Pathet Lao. Washington craint alors un effet domino, c'est-à-dire la chute successive des pays de la région dans le camp communiste. C'est depuis Patpong, et en secret, que les États-Unis orchestrent une grande partie de cette campagne.

Le rôle d'Air America

Air America se présente comme une compagnie civile, mais elle apporte un soutien décisif aux forces anticommunistes du Laos. Les Hmong, menés par le général Vang Pao, reçoivent ravitaillement et appui grâce à plusieurs types de missions : surveillance, largages de vivres et de matériel, transport de troupes et évacuation de réfugiés. Ses avions sans marquage atteignent des pistes reculées et dangereuses, inaccessibles autrement.

Ces opérations aident la résistance hmong à tenir et freinent la progression communiste. Elles ravagent aussi le Laos : d'innombrables civils sont déplacés, et le pays hérite d'une masse meurtrière de munitions non explosées.

Après le conflit vietnamien, les détails de cette « guerre secrète » sont révélés. Le rôle d'Air America est alors réexaminé. La compagnie devient le symbole des dilemmes éthiques de l'engagement militaire clandestin et de ses effets durables sur l'Asie du Sud-Est.

Quatre figures associées au quartier

Jack Shirley

Shirley est un agent de la CIA en poste à Patpong. Il forme et arme les Hmong dans leur combat contre les communistes. Il reste en Thaïlande après son service. Il devient consultant privé et travaille pour le cinéma thaïlandais. Il vit à Bangkok jusqu'à sa mort, en 2003.

Tony Poe (Anthony Poshepny)

Poe est un agent de la CIA basé à Patpong. Il devient tristement célèbre pour la brutalité de ses méthodes dans les campagnes de contre-insurrection. Il payait notamment des combattants hmong en échange d'oreilles d'ennemis. Cette réputation a inspiré le colonel Kurtz d'Apocalypse Now.

Rick Menard

Menard est un vétéran de la guerre du Vietnam. Il s'installe à Bangkok et y ouvre le Grand Prix, premier bar go-go de Patpong. Il prépare ainsi la culture nocturne qui finira par définir le quartier.

Charles Sobhraj, « le Serpent »

Tueur en série et escroc franco-thaï, Sobhraj opère dans les années 1970 depuis Patpong et le quartier voisin de Silom. Il s'appuie sur son charme, sa pratique de plusieurs langues et un faux commerce de pierres précieuses. Il attire ainsi des voyageurs occidentaux, puis les assassine. Beaucoup de ses crimes ont pour centre Kanit House. Ils ont eu un retentissement mondial et ont inspiré la série The Serpent, diffusée sur Netflix.

Les adresses du quartier, d'hier à aujourd'hui

  • Bar Madrid (toujours ouvert, à une nouvelle adresse) : fondé en 1969, il était apprécié de la CIA pour sa salle discrète à l'étage. Il reste connu pour des plats comme le bœuf Stroganoff et la « Larb Pizza ». Il est dirigé par Jenny, fille du propriétaire d'origine.
  • Mississippi Queen (fermé) : ouvert en 1973, c'est l'un des premiers bars go-go de Patpong. Il apparaît dans The Deer Hunter.
  • Superstar (fermé) : bar go-go devenu légendaire. David Bowie l'a fréquenté et y a filmé son clip « Ricochet ».
  • Grand Prix (fermé) : fondé en 1969 par Rick Menard, premier bar go-go d'Asie.
  • Pink Panther (toujours ouvert) : connu depuis les années 1980 pour ses combats de boxe thaïe (muay thai) présentés en direct chaque soir.
  • Crown Royal (toujours ouvert) : bar ancien qui conserve l'atmosphère classique des débuts de Patpong.
  • The Other Old Office Bar (toujours ouvert) : lieu rétro de plus de quarante ans, apprécié pour son billard et sa nostalgie.

Des bars go-go à la scène LGBTQ+

Le modèle du bar go-go apparaît avec le Grand Prix en 1969. Il se diffuse vite, notamment avec le Mississippi Queen, et fait de Patpong le centre de la vie nocturne de Bangkok.

Au cours des dernières décennies, le secteur est aussi devenu un pôle LGBTQ+. On y trouve des spectacles de drag, des pubs gays et des lieux inclusifs. Cette évolution reflète l'ouverture plus large de Bangkok à la diversité et à l'inclusion. Elle montre aussi la capacité du quartier à s'adapter aux changements d'époque.

Chronologie : de 1881 à 2004

Une dynastie d'entrepreneurs (1881-1950)

  • 1881 : naissance à Hainan de Luang Patpongpanich, appelé Tun Poon en chinois, fondateur de la dynastie Patpong. Sa famille s'installe ensuite au Siam, l'actuelle Thaïlande.
  • 1900 : il prend le nom de Poon Pat et épouse une Thaïlandaise à Bangkok. C'est le point de départ d'une lignée remarquable.
  • 1913 : Poon Pat joue un rôle clé dans la fondation de la Siam Cement Company et s'impose comme un entrepreneur de premier plan.
  • 1916 : naissance d'Udom Patpongpanich, quatrième enfant de Poon Pat. Il fera plus tard de Patpong un grand quartier d'affaires.
  • 1930 : le roi Prajadhipok (Rama VII) accorde à Poon Pat un titre honorifique qui consacre le prestige de la famille.
  • 1936-1938 : Udom étudie à la London School of Economics, puis à l'université du Minnesota de 1940 à 1945. Il y acquiert une solide formation et des relations internationales précieuses.
  • 1945 : Udom Patpongpanich suit une formation de l'OSS, l'ancêtre de la CIA, en Géorgie et à Sri Lanka, sous la tutelle de Jim Thompson. Il est ensuite envoyé en Thaïlande.
  • 1946 : la famille achète à Bangkok, pour 3 000 dollars, une bananeraie avec une villa en teck. Cet achat prépare le futur développement de Patpong.
  • 1950 : après la mort de Luang Patpongpanich, Udom prend la direction des entreprises familiales. Il développe des immeubles commerciaux à Patpong qui attirent de grandes firmes internationales. Le Plaza Hotel, doté d'équipements modernes, est construit à cette époque.

Le quartier de la guerre froide (1953-1970)

  • 1953 : Tony Poe (Anthony Poshepny), agent de la CIA, rejoint SEA Supply à Bangkok. Les liens entre Patpong et les opérations clandestines se resserrent.
  • 1954 : ouverture de Mizu Kitchen, premier restaurant de Patpong, destiné à une communauté d'expatriés en pleine croissance.
  • 1959 : Tony Poe reçoit l'Intelligence Star pour son rôle central dans la formation de forces paramilitaires asiatiques.
  • 1964 : Patpong prend une double identité. Le jour, c'est le quartier central d'affaires de Bangkok ; la nuit, un centre de la vie nocturne.
  • 1965 : la guerre du Vietnam amène à Bangkok les premiers soldats américains en permission de repos et de détente. L'activité liée à la CIA s'intensifie à Patpong.
  • 1966 : après la guerre du Vietnam, Rick Menard, ancien officier de l'armée américaine, s'installe en Thaïlande et se lie avec Udom Patpongpanich.
  • 1969 : ouverture du Madrid Bar, fréquenté par les agents de la CIA et les pilotes d'Air America. La même année, Tony Poe entraîne des combattants hmong selon des méthodes controversées. Rick Menard ouvre le Grand Prix Lounge, premier bar go-go de Bangkok et d'Asie.
  • 1970 : des accusations apparaissent sur l'implication d'Air America dans la contrebande d'opium depuis le Laos.

L'âge des bars et des tournages (1972-1989)

  • 1972 : Patpong s'étend du Soi 1 au Soi 2. Des bars installés à l'étage proposent des spectacles plus explicites, qui attirent l'attention internationale.
  • 1973 : l'ouverture du Mississippi Queen Go-Go Bar consolide la réputation nocturne du quartier.
  • 1974 : Tony Poe prend sa retraite en Thaïlande et épouse une femme hmong. Il devient l'une des sources d'inspiration du colonel Kurtz d'Apocalypse Now.
  • 1975 : Charles Sobhraj et Marie Leclerc habitent Kanit House et fréquentent les bars de Patpong, parfois avec leurs victimes.
  • 1977 : The Deer Hunter est tourné à Patpong, avec des scènes situées au Mississippi Queen.
  • 1978 : Robert De Niro et Christopher Walken tournent à Patpong des scènes de The Deer Hunter.
  • 1983 : David Bowie tourne à Patpong une partie du clip de « Ricochet », notamment au Superstar Go-Go Bar.
  • 1988 : Jean-Claude Van Damme tourne Kickboxer sur Patpong Road. La même année, des propriétaires de bars du quartier font face à des poursuites liées au trafic de drogue.
  • 1989 : première de la comédie musicale Miss Saigon, inspirée par l'atmosphère de l'Asie du Sud-Est. Le marché de nuit de Patpong ouvre la même année et enrichit la vie nocturne du quartier.

Reconnaissances récentes (2003-2004)

  • 2003 : Beautiful Boxer, film consacré à Parinya Charoenphol, championne transgenre de muay thai, est tourné à Patpong.
  • 2004 : Patpong est officiellement désigné comme l'une des trois « zones de divertissement » de Bangkok. Ses bars peuvent désormais ouvrir plus tard.

De la bananeraie achetée en 1946 à la zone de divertissement officialisée en 2004, ces repères tracent la trajectoire d'un quartier passé des affaires à la vie nocturne.