Histoire, royaumes & construction du Siam
Thonburi et le roi Taksin : relever le Siam en quinze ans (1767-1782)
De la chute d'Ayutthaya au coup d'État de 1782, le règne de Taksin a recomposé le Siam et ses alliances, tandis que la Birmanie, le Lanna, le Cambodge, Hà Tiên et les royaumes lao s'ajustaient à cette puissance renaissante.

En avril 1767, Ayutthaya tombe sous les coups de l'armée birmane. Le royaume siamois n'a plus de capitale ni de dynastie, et plusieurs chefs se disputent ses restes. Quinze ans plus tard, un nouveau pouvoir domine le bassin de la Chao Phraya. Il a reconquis le Nord et le Sud, chassé les Birmans du Lanna, imposé ses candidats au Cambodge et ramené de Vientiane le Bouddha d'Émeraude. L'artisan de ce redressement, Taksin, fils d'un immigrant chinois, finit pourtant déposé puis exécuté. Son histoire est celle d'un homme et de ses généraux. C'est aussi celle d'une région entière, qui se recompose autour de Thonburi.

1767 : un royaume sans centre
Le 7 avril 1767, l'armée de la dynastie birmane Konbaung, envoyée par le roi Hsinbyushin, prend et pille Ayutthaya. La cité dominait le bassin de la Chao Phraya depuis le XIVe siècle. Avec elle disparaît la dynastie Ban Phlu Luang. Disparaît aussi le centre qui tenait ensemble un réseau de provinces, de principautés vassales et de royaumes tributaires. Le pouvoir se fragmente aussitôt. Les sources évoquent plusieurs pôles rivaux, à Phimai, à Phitsanulok, à Fang et à Nakhon Si Thammarat. Chacun prétend recueillir une part de l'héritage.
Les vainqueurs ne s'installent pas durablement. La raison est à chercher plus au nord. Depuis 1765, la Birmanie est en guerre contre la Chine des Qing, qui l'envahit à plusieurs reprises jusqu'en 1769. L'essentiel de l'armée birmane est retenu sur ce front. C'est dans ce répit, imposé par un conflit qui ne concerne pas le Siam, que va se jouer la renaissance siamoise. Il faut garder ce point en tête : le redressement de Thonburi n'est pas seulement l'œuvre d'un homme, il dépend de l'équilibre des puissances voisines.
Sin, gouverneur de Tak
L'homme qui va saisir l'occasion s'appelle Sin. Selon les reconstitutions les plus courantes, il est né à Ayutthaya le 17 avril 1734. Son père, Yong (Zheng Yong en chinois), était un immigrant teochew venu du district de Chenghai, dans le Guangdong. C'est du moins ce qu'indique un rapport de Zheng Rui, un officier chinois envoyé de Canton en 1768, cité par le quotidien The Nation. D'autres récits font de ce père un collecteur d'impôts. Sa mère se nommait Nok-lang. En 1764, Sin est nommé gouverneur de Tak avec le rang de phraya. On l'appelle alors « Phraya Tak », et c'est de la contraction de ce titre et de son nom personnel que vient « Taksin ».
Au moment de la chute, il n'est déjà plus dans la capitale. Il en est sorti avec une petite troupe avant l'assaut final. Selon certaines sources, le prince cambodgien Ang Non, réfugié à Ayutthaya, l'aurait accompagné. Dès janvier 1767, Sin prend Chonburi et Rayong, sur la côte orientale du golfe. Il fait ensuite de Chanthaburi sa base, y rassemble une flotte puis remonte vers la Chao Phraya. À l'automne 1767, il s'empare de Thonburi et défait le camp birman de Pho Sam Ton, près des ruines d'Ayutthaya. La date de cette bataille n'est pas fixée : la plupart des récits la placent en 1767, mais la notice d'EBSCO la situe en octobre 1768. Le 28 décembre 1767, Taksin est couronné à Thonburi.
Le roi de Thonburi et ses hommes
Un souverain entre deux mondes
Taksin n'appartient à aucune lignée royale, et il est à moitié chinois. Ces deux traits pèsent sur tout son règne. Dans ses lettres à l'empereur Qianlong, il signe « Zheng Zhao ». Zheng est son nom de clan paternel. Zhao transcrit le thaï chao, « seigneur, souverain ». Cette double identité est aussi une ressource politique. Le régiment chinois royal, commandé par Phraya Rachasetthi (Chen Lian), joue un rôle militaire réel : il garde Ratchaburi en 1775, puis la ligne de ravitaillement de Nakhon Sawan. Son chef deviendra ensuite le responsable de la communauté teochew.
On ne connaît pas le visage de Taksin, car aucun portrait d'époque ne nous est parvenu. Celui du « roi guerrier » au visage farouche est une construction plus tardive, née des manuels scolaires et des statues. Il faut le savoir pour ne pas confondre l'homme et le héros national qu'on a fait de lui.
Les généraux
Le redressement repose sur un petit cercle de chefs militaires. Le premier est Thongduang, né le 20 mars 1737, connu sous le titre de Chao Phraya Chakri. Principal général du règne, il commande les opérations au Cambodge (1771), la conquête de Chiang Mai (1775), la défense de Phitsanulok (1775-1776) et la prise de Vientiane (1779). Son frère, Chao Phraya Surasi, codirige les campagnes du Nord et la défense de Phitsanulok. Il épouse Sri Anocha, sœur du noble lampangais Kawila, et deviendra vice-roi sous Rama I.
Autour d'eux gravitent d'autres figures. Phraya Phichai, compagnon d'armes de la première heure, est surtout connu par une tradition de fidélité évoquée plus loin. Inthraphithak, fils de Taksin, porte le titre de vice-roi et fait figure d'héritier présomptif.
Refaire l'unité
Ces hommes mènent d'abord la reconquête intérieure. Nakhon Si Thammarat, dans la péninsule, est prise le 21 septembre 1769, et Phitsanulok le 8 août 1770. Les autres pôles rivaux sont soumis entre 1768 et 1770. Le détail de ces campagnes reste mal documenté dans les sources accessibles en langue occidentale. Les chroniques royales (phongsawadan), rédigées ou remaniées pour l'essentiel sous la dynastie suivante, divergent souvent sur les dates et les circonstances.
Pékin, ou la reconnaissance qui se dérobe
Pour un souverain d'Asie du Sud-Est continentale au XVIIIe siècle, l'investiture chinoise n'est pas une formalité. Elle conditionne le commerce tributaire et confère un prestige que les voisins comprennent. Or Pékin commence par refuser les envoyés de Taksin. Deux raisons l'expliquent. D'une part, il n'est pas un héritier de la dynastie déchue. D'autre part, un rival fait entendre sa voix. Mạc Thiên Tứ, maître du port de Hà Tiên, sur le golfe de Siam, abrite deux princes d'Ayutthaya, Chui et Sisang. Il fait savoir à la cour que les héritiers légitimes se trouvent chez lui et tente d'imposer Chui sur le trône siamois. Ce prince ne doit pas être confondu avec le fils de Taksin, qui porte le même nom personnel.
Le tournant se produit le 15 août 1769. L'empereur reçoit alors un mémoire du haut fonctionnaire Li Shiyao, fondé sur l'enquête de Zheng Rui. La cour comprend seulement à ce moment que Taksin contrôle réellement le Siam. Pour la suite, les sources se contredisent sur la date de la reconnaissance : 1772, 1777, ou encore 1781-1782. L'historien Qian Jiang soutient même que Taksin n'aurait jamais obtenu, de son vivant, la reconnaissance pleine qu'il recherchait. Un fait est mieux attesté : en mai 1781, une première mission tributaire officielle part pour la Chine, moins d'un an avant la chute du roi.
Face à la Birmanie : du reflux à la grande guerre de 1775-1776
Le Lanna bascule
Au nord, le Lanna, le royaume de Chiang Mai, vivait sous domination birmane depuis 1558. À partir de 1769, le gouverneur birman Thado Mindin y exerce un pouvoir que les récits disponibles décrivent comme oppressif. Une première expédition siamoise échoue en 1771. La situation change en 1774, quand deux nobles locaux changent de camp. Phaya Chaban (Bunma) à Chiang Mai et Kawila à Lampang rallient Thonburi. La tradition historique du Nord appelle ce mouvement Fuen Man, « se libérer des Birmans ». Chiang Mai tombe entre décembre 1774 et le 15 janvier 1775. Taksin nomme Phaya Chaban gouverneur de Chiang Mai et Kawila gouverneur de Lampang, tous deux comme vassaux.
Il ne faut pas y voir une « annexion » au sens moderne. Les élites du Lanna changent de suzerain, sans se fondre dans un État siamois. Les Birmans conservent d'ailleurs le nord du pays depuis Chiang Saen. Kawila, lui, entame une ascension qui fera de lui le souverain de Chiang Mai en 1797, puis un roi vassal en 1802.
La riposte de la Birmanie
À Ava, la montée de Thonburi inquiète. Au début de 1775, une armée birmane est encerclée à Bangkaeo, dans la région de Ratchaburi. À la fin de l'année, Hsinbyushin envoie son meilleur général pour « freiner » la puissance de Taksin. Il s'agit de Maha Thiha Thura, vainqueur des invasions chinoises et commandant en chef depuis 1768. C'est la plus grande guerre birmano-siamoise du règne. Malgré la défense de Chakri et de Surasi, Phitsanulok tombe le 15 mars 1776.
Le hasard dynastique tranche alors le conflit. Hsinbyushin meurt en juin 1776, et son successeur Singu rappelle toutes les troupes. Pour la seconde fois, le Siam doit son salut à une conjoncture birmane. Dans la foulée, le général Ne Myo Thihapate se replie de Chiang Mai sur Chiang Saen, et la Birmanie perd le contrôle du Lanna central. Les Birmans ne sont pas battus pour autant. Leurs priorités ont changé, et le rapport de force s'en trouve inversé.
À l'est : le Cambodge, Hà Tiên et les royaumes lao
Le Cambodge, enjeu entre Siam et Vietnam
À l'est, la rivalité se joue avec les seigneurs Nguyễn du Vietnam méridional, qui avancent eux aussi leurs pions au Cambodge. Le roi Outey II (Ang Ton), au pouvoir depuis 1758, penche vers le Vietnam. Son rival Ang Non a trouvé refuge à la cour siamoise. Une première intervention échoue en 1769. Celle de 1771, menée dans le cadre d'une guerre contre les Nguyễn qui dure jusqu'en 1773, réussit : Phnom Penh est incendiée et Hà Tiên entièrement dévastée. Mạc Thiên Tứ, le rival qui contestait la légitimité de Taksin auprès de Pékin, perd ainsi sa base.
La même année 1771 éclate au Vietnam la révolte des Tây Sơn contre les Nguyễn. Absorbés par cette guerre intérieure, les Nguyễn cessent de faire contrepoids au Siam au Cambodge. En 1775, Ang Ton abdique en faveur d'Ang Non. Ce roi est souvent décrit comme dépendant de Thonburi, mais son règne est bref. En 1779, le ministre Tolaha Mou, soutenu par Nguyễn Phúc Ánh, le fait tuer et place sur le trône le jeune Ang Eng, né en 1773. Le Cambodge reste un terrain disputé, et c'est une nouvelle expédition dans ce pays qui retient Chakri loin de la capitale en 1782.
Vientiane et le Bouddha d'Émeraude
Le Lan Xang, l'ancien royaume lao, est divisé depuis 1707 en trois États : Luang Prabang, Vientiane et Champassak. Leurs rivalités offrent des prises aux puissances voisines. En 1773, attaqué par Luang Prabang, le roi de Vientiane Ong Boun (Siribounyasan) se place sous protection birmane, ce qui irrite Thonburi. En mars 1779, Chakri prend Vientiane. La ville est pillée sans être détruite. Le Bouddha d'Émeraude et le Phra Bang, deux statues sacrées, sont emportés. Les princes Nanthasen, Inthavong et Anouvong sont pris en otages, et plusieurs milliers de familles lao sont installées à Saraburi.
Ce déplacement de populations est une pratique courante des guerres de la région : on y capte les hommes autant que les territoires. Vientiane passe sous dépendance siamoise. Dire que les trois royaumes lao seraient alors devenus tributaires reste une affirmation à confirmer. À la mort d'Ong Boun, en 1781, Nanthasen est autorisé à rentrer régner. L'un des otages, Anouvong, se soulèvera contre Bangkok en 1826-1828 : l'humiliation de 1779 porte en germe un conflit futur.
Le Bouddha d'Émeraude est d'abord installé près de l'actuel Wat Arun, sur la rive de Thonburi. Un mémoire de l'Université de Washington y voit un « prisonnier de guerre », un butin sacré mis au service de la construction de l'État. Cette lecture critique a le mérite de rappeler qu'avant de devenir le palladium du royaume, la statue fut un trophée.
Avril 1782 : une chute, plusieurs récits
La « folie » du roi
La fin du règne est l'épisode le plus disputé. Les chroniques officielles de l'époque Rattanakosin, c'est-à-dire de la dynastie fondée par Rama I, affirment que Taksin serait devenu fou et cruel. Des missionnaires occidentaux le décrivent « à moitié fou », maltraitant jusqu'à sa famille. Il aurait exigé que les moines le reconnaissent comme sotāpanna, terme pali qui désigne celui qui est « entré dans le courant », premier stade de l'éveil. Selon EBSCO, quelque 500 moines auraient été fouettés pour avoir refusé.
L'historien Nidhi Eoseewong, cité par Prachatai, oppose à ces récits une objection de méthode. Les témoignages de folie n'apparaissent qu'après la mort du roi, alors que les documents antérieurs au coup le montrent exerçant normalement ses fonctions. Or la version officielle a été écrite par ceux qui lui ont succédé. D'autres interprétations, comme celle d'EBSCO, insistent sur la fragilité de sa légitimité, liée à son origine roturière et à son ascendance mêlée. C'est une hypothèse plausible, non un fait démontré.
Le coup et l'exécution
Le 1er avril 1782, les troupes de Phraya San prennent Thonburi et déposent le roi. Chakri, alors au Cambodge, rentre en hâte. Il ordonne l'exécution de Taksin, le 6 avril selon Britannica, le 7 selon d'autres sources, et monte sur le trône le 6 avril. Cette date est aujourd'hui commémorée comme Chakri Memorial Day. La manière de mourir reste elle-même incertaine. L'enseignement scolaire parle d'un coup de gourdin de santal, ou d'une retraite en religion. Lors d'une manifestation en 2021, des militants ont soutenu qu'il avait été décapité. Des croyances populaires veulent même qu'il ait survécu. Ce sont des traditions, sans appui documentaire.
La version selon laquelle l'exécution aurait été un mal nécessaire pour la stabilité du royaume, reprise par des ouvrages de vulgarisation, reste proche du récit officiel. Une tradition, elle aussi fragile, veut que Phraya Phichai ait refusé de servir le nouveau roi au nom du principe kha kao chao liang, « un serviteur ne sert pas deux maîtres », et ait été exécuté à son tour. Rama I transfère ensuite la capitale sur la rive est, à Bangkok. Le 22 mars 1784, le Bouddha d'Émeraude rejoint le Wat Phra Kaew.
Ce que Thonburi laisse voir aujourd'hui
Le palais de Taksin, le Wang Doem (souvent écrit Wang Derm), se trouve aujourd'hui dans l'enceinte du quartier général de la Marine royale, qui y installe son école navale à partir de 1900. On le visite en groupe, sur rendez-vous. Construit modestement, adossé au fort, en 1768 selon l'UNESCO ou dès 1767 selon d'autres sources, il ne conserve de l'époque de Thonburi que la salle du trône en forme de T. S'y ajoutent une cloche d'origine chinoise, offerte sous Rama VI par l'abbé du Wat Hong Rattanaram, et deux pavillons chinois du début de l'époque Rattanakosin.
À côté, le fort Wichai Prasit, autrefois appelé Wichayen, rappelle pourquoi Thonburi fut choisie. Élevé en 1685 sous le roi Narai, il gardait la voie fluviale vers Ayutthaya. Les fouilles du Fine Arts Department, menées depuis 1994, en éclairent l'histoire. En 1997, on a constaté que le fort avait été bâti sans fondations sur pieux de bois. En 2015, un pan du mur d'enceinte en briques a été mis au jour au khlong Ban Khamin. Les sources historiques indiquent que ces briques furent récupérées dans l'ancienne Phra Pradaeng et dans les camps birmans de Pho Sam Ton, Si Kuk et Bang Sai. La capitale de la reconquête s'est littéralement construite avec les débris de la guerre. Pour les 250 ans de Thonburi, en 2017, murs et douves ont été restaurés.
La mémoire de Taksin s'étend bien au-delà de ces vestiges. Il est inhumé au Wat Intharam, à Bangkok. À Chenghai, un cénotaphe contenant ses vêtements, découvert en 1921, est protégé localement depuis 1984 et a reçu la visite de la princesse Sirindhorn en 1998. Chaque 28 décembre, on commémore « Taksin le Grand ».
Le bilan de ces quinze années dépasse donc la seule restauration d'un royaume. Thonburi a refait l'unité du bassin central, fait basculer le Lanna, affaibli Hà Tiên, pesé sur le Cambodge et soumis Vientiane. Elle a profité tour à tour de la guerre sino-birmane, de la mort de Hsinbyushin et de la révolte des Tây Sơn. Ce règne bref a posé les bases territoriales et humaines sur lesquelles Bangkok allait bâtir. Le récit de sa fin, écrit par les vainqueurs, reste en revanche ouvert, et les historiens comme les citoyens continuent de le relire.
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