Histoire, royaumes & construction du Siam
Ayutthaya, quatre siècles d'une capitale cosmopolite (1350-1767)
De U Thong à Ekkathat, les souverains, favoris et ambassadeurs d'Ayutthaya ont façonné un royaume dont l'histoire se lit aussi à travers Sukhothai, le Cambodge et les dynasties birmanes, et à travers des chroniques réécrites après sa chute.

Pendant plus de quatre siècles, de sa fondation au milieu du XIVᵉ siècle à sa destruction par les armées birmanes en 1767, Ayutthaya fut bien plus qu'une résidence royale. Ce fut une capitale d'eau ouverte sur le golfe, et une cour où se croisaient un marchand perse, un aventurier grec, des jésuites français et des ambassadeurs siamois partis pour Versailles. Son histoire se lit à travers quelques figures : U Thong, Naresuan, Narai, Phaulkon, Phetracha, Ekkathat. Elle se lit aussi à travers ses voisins, Sukhothai, le Cambodge et les dynasties birmanes, dont le destin s'est noué au sien. Encore faut-il se méfier de sources largement réécrites après la chute.

Naissance d'un royaume tourné vers le golfe
Le premier problème que pose Ayutthaya est celui de sa date de naissance. L'ICOMOS, dans l'évaluation rédigée en 1990 en vue de l'inscription au patrimoine mondial, retient 1350, comme la fiche de l'UNESCO. La tradition thaïe fixe la fondation officielle au 4 mars 1351. L'écart est mince. Il rappelle pourtant d'emblée que la chronologie de ce royaume repose sur des textes qu'il faut lire avec prudence.
Le fondateur porte deux noms. Le premier, U Thong, est celui que retient la mémoire collective. Le second, Ramathibodi (transcrit Ramadhipati par l'ICOMOS), est son nom de règne. L'ICOMOS le présente comme un vassal thaï entré en rébellion, qui se fait couronner puis obtient de Sukhothai un serment d'allégeance. Son règne s'achève en 1369 et Ramesuan lui succède. Sa date de naissance, en revanche, ne repose sur aucune source solide.
Pourquoi ce site ? La présentation de l'UNESCO avance une raison géographique. La cité aurait été établie en amont du point où remonte le mascaret du golfe : assez loin de la mer pour échapper aux navires de guerre, et dans une position qui la protégeait des crues saisonnières. La même fiche décrit une ville tracée selon une grille rigoureuse de routes, de canaux et de douves. C'était une capitale pensée pour l'eau, autant pour s'en défendre que pour y circuler.
Une union de pôles régionaux
Plusieurs synthèses décrivent la naissance du royaume comme l'association de deux entités de la plaine centrale. La première est Suphannaphum, autour de l'actuelle Suphanburi. La seconde est Lavo, autour de Lopburi. S'y ajoute l'annexion de Phrip Phri, l'actuelle Phetchaburi. Cette lecture demande à être confirmée par des travaux spécialisés, mais elle éclaire la vie politique des premières décennies. Le trône est alors disputé entre des lignages liés à Suphanburi et à Lavo, avec des successions contestées en 1370, en 1388 et en 1424.
Les historiens Chris Baker et Pasuk Phongpaichit, dans A History of Ayutthaya: Siam in the Early Modern World (Cambridge University Press), proposent de déplacer le regard. Selon eux, le premier Ayutthaya n'était pas une société agraire reposant sur une main-d'œuvre nombreuse. Avant même 1351, c'était une entité tournée vers la mer, vivant du raid et du commerce, et assez peu soucieuse de monuments bouddhiques ou d'écrits. Cette cité-État « rude » ne serait devenue qu'ensuite le royaume étendu, cosmopolite et à l'administration complexe que les étrangers appelleront « Siam ».
Sukhothai : une filiation à nuancer
L'ICOMOS qualifie Ayutthaya de « deuxième capitale siamoise » après Sukhothai. La formule reflète un récit de continuité devenu classique. Elle ne doit pas masquer une réalité plus mouvante. Sukhothai fut d'abord une puissance voisine, dont Ayutthaya rechercha l'allégeance. Ce pôle du nord figure encore, en 1568-1569, parmi les alliés des Birmans contre Ayutthaya. Les étapes de son intégration restent à documenter précisément. Elles interdisent en tout cas de projeter sur le XIVᵉ siècle l'unité d'un État qui n'existait pas encore.
Des chroniques écrites après coup
Une difficulté traverse toute cette histoire. Les chroniques royales d'Ayutthaya ont été largement réécrites à la fin du XVIIIᵉ siècle, après la chute de la ville. Ces phongsawadan (chroniques dynastiques) reflètent donc autant les préoccupations des cours qui ont succédé à Ayutthaya que la réalité des siècles qu'elles racontent. Comme le relève le compte rendu de l'ouvrage de Baker et Pasuk publié par H-Net, il est difficile d'y mesurer l'ampleur réelle de la transformation du royaume. Les épisodes les plus célèbres, duels et actes héroïques, proviennent de textes postérieurs aux faits.
Sous la menace de Toungoo : vassalité et revanche de Naresuan
Au XVIᵉ siècle, le voisin décisif est la Birmanie de la dynastie Toungoo. La guerre de 1568-1569 dessine une carte révélatrice des alliances régionales. Le Lan Xang, royaume lao, combat aux côtés d'Ayutthaya. Le Lan Na, royaume du nord, et Sukhothai se rangent du côté birman. L'issue est une victoire birmane, et Ayutthaya passe pour une vingtaine d'années sous la tutelle de Toungoo. La géographie politique de l'époque n'oppose donc pas des « Thaïs » à des « Birmans ». Elle met aux prises des royaumes et des principautés qui choisissent leur camp selon leurs intérêts du moment.
Naresuan et Ekathotsarot
La rupture vient de Naresuan, dont le règne est généralement daté de 1590 à 1605. Avec son frère Ekathotsarot, il mène la rébellion contre la tutelle birmane. Le conflit de 1584-1593 se conclut par l'indépendance du Siam. Ayutthaya ne repassera plus sous domination birmane avant 1767, soit pendant plus d'un siècle et demi.
L'épisode qui condense cette revanche est la bataille de Nong Sarai, en janvier 1593. Selon la version classique des chroniques siamoises, Naresuan y affronte en duel, à dos d'éléphant, le prince héritier birman Mingyi Swa et le tue. Les mêmes chroniques donnent le nom de son éléphant, Phraya Chayanuphap. Elles ajoutent qu'Ekathotsarot vainquit lui aussi en duel un général birman, Mangcacharo.
Un duel dont le récit vacille
La scène est devenue un emblème national, mais elle résiste mal à l'examen des sources. Les chroniques birmanes datent la bataille du 8 janvier 1593, les chroniques siamoises du 18 janvier. Surtout, les chroniques birmanes font mourir Mingyi Swa d'un coup de feu, et non au terme d'un combat singulier. L'historien Barend Jan Terwiel a comparé, dans le Journal of the Siam Society, les sources indigènes et européennes. Il recense au moins dix récits différents de la bataille, qui divergent fortement, et sa lecture situe l'arrivée de l'armée birmane en février 1593. Le plus prudent est de présenter le duel comme un récit transmis par les chroniques royales, et non comme un fait établi dans ses détails.
Le Cambodge et l'ombre ibérique
L'indépendance retrouvée change aussitôt l'équilibre régional. La guerre siamo-cambodgienne de 1591-1594 s'achève par une victoire d'Ayutthaya et par la vassalisation du Cambodge. Le détail n'est pas anodin : le Cambodge bénéficiait alors du soutien de l'Espagne et du Portugal. À la fin du XVIᵉ siècle, les puissances européennes sont déjà partie prenante des rivalités continentales. Elles ne se contentent pas de commercer dans les ports.
Narai et la cour de Lopburi : le Siam face à l'Europe
Le règne de Narai, de 1656 à 1688, marque l'apogée des relations d'Ayutthaya avec l'Europe. Né en 1632, il appartient à la dynastie dite de Prasat Thong. Il partage sa vie de cour entre Ayutthaya et Lopburi, où il passe une partie de l'année.
Un favori grec et une maison perse
La figure la plus singulière de ce règne est Constantin Phaulkon. Né en 1647 à Erisso, dans l'île de Céphalonie, alors vénitienne, il épouse en 1682 Maria Guyomar de Pinha et devient le favori du roi. Son ascension est fulgurante. En 1683, il obtient la charge de Phra Khlang, ministre du Trésor. De 1685 à 1688, il exerce les fonctions de Samuhanayok, chef du gouvernement civil.
Une étude publiée par la revue Damrong de l'université Silpakorn a reconstitué sa résidence de Lopburi. Elle montre combien la cour était un lieu de rencontre. Avant 1683, la maison appartenait à un marchand perse au service de Narai. Entre 1683 et 1685, elle fut transformée pour accueillir Phaulkon et pour recevoir l'ambassade française du chevalier de Chaumont. Elle resta sa demeure jusqu'en 1688. Les murs mêmes de Lopburi conservent ainsi la trace de trois mondes : la cour siamoise, les réseaux marchands persans et la diplomatie européenne.
Ambassades croisées
Les échanges avec la France rythment la décennie. En 1685 arrive la première ambassade française, conduite par le chevalier de Chaumont et accompagnée de l'abbé de Choisy. Une gravure célèbre montre Narai observant une éclipse de Lune à Lopburi, la même année, en compagnie de jésuites français. L'image dit l'intérêt de la cour pour les savoirs venus d'Europe.
En retour, Phaulkon choisit Kosa Pan pour accompagner le retour de l'ambassade Chaumont. En 1686, celui-ci conduit à Versailles l'ambassade siamoise reçue par Louis XIV. La mémoire thaïe l'a surnommé « l'ambassadeur à la langue d'or ». Une seconde ambassade française, celle de La Loubère, suit en 1687. Pendant quelques années, Ayutthaya et Versailles se regardent comme des partenaires. La France y voit un terrain d'influence, le Siam un contrepoids parmi d'autres.
1688 : la « révolution » de Phetracha
Cet équilibre se rompt brutalement. En mars 1688, Narai tombe gravement malade. Selon certaines sources secondaires, qu'il faut recouper, il aurait désigné en mai sa fille, la princesse Yothathep, pour lui succéder. Les événements s'enchaînent alors très vite :
- 17-18 mai : Phetracha s'empare du palais de Lopburi, et Narai est assigné à résidence ;
- 18 mai : Phaulkon est arrêté ;
- 20 mai : Mom Pi, fils adoptif du roi, est exécuté ;
- 5 juin : Phaulkon est décapité à Lopburi ;
- 10 ou 11 juillet : Narai meurt, et Phetracha lui succède.
L'historiographie parle de « révolution » de 1688. Le terme recouvre à la fois une crise de succession, l'élimination d'un favori étranger devenu tout-puissant et une réaction contre la présence française. Il faut se garder de faire de ce coup d'État une fermeture définitive du royaume. La suite de l'histoire, comme le montre le débat sur le XVIIIᵉ siècle, invite à la nuance.
Un XVIIIᵉ siècle en déclin ? Un débat ouvert
Longtemps, le dernier siècle d'Ayutthaya a été lu comme celui d'un essoufflement. Dans le deuxième volume de Southeast Asia in the Age of Commerce (1993), Anthony Reid soutient que le commerce de l'Asie du Sud-Est recule au XVIIIᵉ siècle. Baker et Pasuk contestent cette lecture pour Ayutthaya. Selon eux, le commerce du royaume reste solide jusqu'à la chute, porté par des échanges croissants avec la Chine. Le cosmopolitisme ne disparaîtrait donc pas avec le départ des Français. Il changerait d'orientation, de l'Europe vers le monde chinois.
Les deux auteurs avancent aussi une hypothèse climatique, présentée au conditionnel par le recenseur de H-Net. Une faible pluviosité, liée à des variations du climat, pourrait expliquer certains échecs militaires du royaume. L'idée mérite attention dans une capitale dont la défense reposait en grande partie sur l'eau. Elle reste toutefois une piste de recherche, non une explication démontrée.
Ce débat a une conséquence directe sur la lecture de 1767. Si le royaume n'était pas en déclin, sa chute ne s'explique pas par un affaiblissement interne. Il faut alors regarder du côté de son voisin occidental.
1765-1767 : la chute, vue de Birmanie autant que du Siam
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, la Birmanie a changé de visage. La dynastie Konbaung, fondée par Alaungpaya, est en pleine expansion. Une première campagne, en 1759-1760, tourne court : Alaungpaya se retire, malade, à l'approche des crues. Son fils Hsinbyushin, qui règne à partir de 1763 selon la plupart des chronologies, relance l'offensive en 1765. Ses généraux s'appellent Maha Nawrahta et Ne Myo Thihapate.
Pourquoi attaquer Ayutthaya ?
La bibliothèque de l'université KMUTT, à Bangkok, rapporte trois explications concurrentes :
- pour l'historien D.G.E. Hall (A History of South-East Asia), le prétexte de la campagne de 1759-1760 fut le refus siamois de livrer des rebelles môns réfugiés au Siam ;
- selon The King Taksin the Great (Old Palace Conservation Foundation, 2000), Hsinbyushin voulait détruire complètement Ayutthaya, accusée d'encourager les révoltes dans les États vassaux de la Birmanie ;
- pour Wisetchaicharee (1998), le Siam n'aurait pas envoyé le tribut promis à Alaungpaya.
Ces motifs ne s'excluent pas. Tous montrent un Siam inséré dans un jeu régional : terre d'asile pour les Môns, rival soupçonné d'attiser les dissidences, partenaire tributaire défaillant. La guerre de 1765-1767 est une affaire de rivalité entre deux États qui se disputent les marges et les vassaux. Elle n'est pas une haine ancestrale entre deux peuples.
Le siège et la chute
Le siège commence en janvier ou en février 1766. Il se déroule alors que la Chine des Qing a lancé sa première invasion de la Birmanie. Les Siamois comptaient sur la saison des pluies pour contraindre l'assiégeant à se retirer, comme en 1760. Hsinbyushin maintient pourtant le siège. La ville tombe le 7 avril 1767. Le dernier roi, Ekkathat, y trouve la mort. De hauts dignitaires sont faits prisonniers, dont le Chaophraya Phrakhlang et les Phraya Yommaraj et Phollathep (Chaophraya et Phraya étant des titres de grands dignitaires). Parmi les commandants siamois figure Phraya Tak, le futur roi Taksin.
Les chiffres souvent avancés doivent être maniés avec une grande prudence, car leurs sources n'ont pas été vérifiées. On parle de plus de 40 000 soldats birmans face à environ 20 000 Siamois, et de plus de 20 000 morts et 30 000 déportés. L'occupation birmane se prolonge jusqu'en novembre 1767. Dans les territoires siamois non occupés s'ouvre une période de guerre civile.
Le revers de la victoire
Pour la Birmanie, ce triomphe a un coût. Mener de front la guerre contre le Siam et contre la Chine faillit lui coûter son indépendance. Hsinbyushin doit retirer précipitamment ses troupes du Siam, et une trêve fragile est conclue avec la Chine en 1769. La chute d'Ayutthaya s'inscrit ainsi dans une crise plus vaste, où la pression chinoise au nord pèse sur les ambitions birmanes à l'est.
Mémoire, patrimoine et usages du passé
La mémoire de ces guerres a été profondément façonnée à l'époque moderne. L'ouvrage du prince Damrong Rajanubhab, Our Wars with the Burmese (« Nos guerres avec les Birmans »), aurait largement contribué à installer l'image du Birman comme ennemi de la nation thaïe. Des films comme Suriyothai, Bang Rajan ou King Naresuan ont prolongé cette glorification. Ce récit national n'est pas sans fondement, puisque les guerres furent réelles et dévastatrices. Mais il simplifie un passé où Sukhothai, le Lan Na ou le Cambodge changeaient de camp, où des Môns cherchaient refuge au Siam, et où la cour d'Ayutthaya confiait ses finances à un Grec.
Le site, lui, a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial en décembre 1991, sous le numéro 576, au titre du critère (iii), qui distingue le témoignage d'une civilisation disparue. Les prang (tours-reliquaires) et les monastères monumentaux témoignent de son ancienne splendeur. La grille de canaux et de douves rappelle ce que fut la ville. Le Fine Arts Department, l'administration thaïlandaise chargée du patrimoine, a élaboré et appliqué un plan directeur de conservation et de mise en valeur. Après les inondations de 2011, une mission consultative de l'ICOMOS a recommandé de l'élargir à la gestion des crues. L'eau, qui protégeait la capitale au XIVᵉ siècle, est devenue l'une des principales menaces pour ses vestiges.
Ayutthaya ne se résume ni à une succession de rois ni à un champ de ruines. C'est l'histoire d'une puissance née du commerce et du fleuve, qui a grandi en négociant avec ses voisins autant qu'en les combattant. Ses souverains, ses favoris et ses ambassadeurs ont inscrit le Siam dans un monde qui s'étendait de Versailles à la Chine. Son récit reste en partie à reconstruire, à partir de chroniques réécrites, de témoignages étrangers et de vestiges que l'on continue de protéger.
Sources et bibliographie
- UNESCO World Heritage Centre, Historic City of Ayutthaya (n° 576) – page de recherche du Centre du patrimoine mondial (date d'inscription : 12/1991), UNESCO, 1991.
- ICOMOS, World Heritage List No 576 – The Historic City of Ayutthaya, ICOMOS evaluation/recommendation (28 September 1990), UNESCO World Heritage Centre, 1990.
- ICOMOS, Report on the ICOMOS Advisory Mission to Historic City of Ayutthaya (C 576), UNESCO World Heritage Centre, n.d. (après les inon.
- Reeder (recenseur) ; Chris Baker, Pasuk Phongpaichit (auteurs du livre), Reeder on Baker and Phongpaichit, 'A History of Ayutthaya: Siam in the Early Modern World', H-Net Reviews, n.d..
- n.c., Phualkon's Residence at Lopburi, 1683-1688: A Visual Reconstruction, Damrong Journal (Faculty of Archaeology, Silpakorn University), ThaiJO, n.d..
- Barend Jan Terwiel, What Happened at Nong Sarai? Comparing Indigenous and European Sources for Late 16th Century Siam, Journal of the Siam Society (via ThaiJO), n.d. (à confirmer).
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