Histoire, royaumes & construction du Siam
Sukhothai, « l'aube du bonheur » : les rois, les rivaux et la naissance d'un royaume taï
De la rupture avec l'autorité khmère à la fusion dynastique avec Ayutthaya, cet article fait le portrait des souverains de Sukhothai et examine des sources plus fragiles et plus discutées que ne le laisse croire l'image d'un âge d'or.

Au XIIIᵉ siècle, des chefs taïs rompent avec l'autorité khmère et installent à Sukhothai un pouvoir qui rayonne, puis se fond en un peu plus d'un siècle et demi dans le royaume d'Ayutthaya. Cet article suit les figures de cette histoire : Pha Mueang et Si Inthrathit, Ram Khamhaeng le conquérant, Li Thai l'auteur du *Traiphum*, puis les derniers souverains, liés par mariage à la cour rivale. Il montre comment l'essor de Sukhothai a redessiné ses relations avec ses voisins. Il rappelle aussi que notre image de cet « âge d'or » repose sur des sources rares et discutées, dont une stèle célèbre dont l'authenticité fait encore débat.

Une ville dont il ne reste que les sanctuaires
Le visiteur qui parcourt aujourd'hui l'ancienne Sukhothai marche dans une ville privée de presque toute sa vie quotidienne. Les maisons de bois ont disparu, les palais royaux aussi. Seuls subsistent les édifices religieux : monastères (wat), sanctuaires et stupas. Cette inégalité de conservation oriente le regard. Sukhothai semble une cité de moines, alors qu'elle fut aussi une capitale politique, un lieu d'échanges et une ville habitée. L'Encyclopædia Britannica rapporte qu'elle aurait compté environ 80 000 habitants. L'encyclopédie elle-même emploie le conditionnel : ce chiffre n'est qu'un ordre de grandeur.
Depuis 1991, le site est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO sous le nom de « Ville historique de Sukhothai et villes historiques associées ». Ce bien en série réunit Sukhothai, Si Satchanalai et Kamphaeng Phet, sur environ 11 700 hectares. Ce regroupement a un sens. Sukhothai n'était pas une capitale isolée, mais le centre d'un réseau de cités, ou mueang. Le mot désigne à la fois une ville et le territoire qui en dépend.
Le nom est couramment traduit par « l'aube du bonheur », formule reprise notamment par National Geographic. Elle dit bien la charge symbolique du lieu : dans l'histoire thaïlandaise, Sukhothai occupe la place d'un commencement. Ce statut mérite pourtant d'être examiné. L'image d'un royaume fondateur, prospère et juste doit beaucoup à une seule source, la stèle dite de Ram Khamhaeng, découverte en 1833. Elle doit aussi beaucoup à la lecture qu'en ont faite les savants et la cour siamoise aux XIXᵉ et XXᵉ siècles. Parler de Sukhothai, c'est donc parler à la fois d'un pouvoir du XIIIᵉ siècle et d'un récit construit bien plus tard. C'est aussi éviter un anachronisme. Les fondateurs de ce royaume ne se pensaient pas comme les ancêtres de la Thaïlande actuelle, un État dont ni le nom ni les frontières n'existaient alors.
Sortir de l'orbite khmère : les fondateurs
Un premier coup de force, mal daté
Avant de devenir un centre taï, Sukhothai relevait d'une autorité extérieure. L'interprétation classique, formulée par George Cœdès et reprise par Britannica, y voit une dépendance de l'Empire khmer. Les inscriptions désignent ses maîtres par le terme Khom, qui renvoie traditionnellement aux Khmers. L'émancipation de Sukhothai s'est donc faite aux dépens de l'autorité d'Angkor dans la région. C'est le premier exemple de la manière dont l'essor de ce pouvoir redessine ses rapports avec ses voisins.
Le récit des origines commence avec Sri Naw Nam Thum, père de Pha Mueang. Il se serait emparé de Sukhothai aux dépens d'un souverain que certains récits présentent comme môn. Cette mention d'un maître môn reste isolée et ne permet pas de conclusion ferme. La date varie elle aussi : 1219 selon les uns, la fin des années 1170 selon d'autres. L'auteur thaïlandais Chit Phumisak lit le passage autrement. Selon lui, la campagne aurait échoué, d'où la nécessité d'une seconde. Ces divergences comptent. Elles rappellent que cette période est reconstituée à partir de fragments d'inscriptions souvent lacunaires, dont la lecture engage tout le récit.
Pha Mueang et Bang Klang Hao : une conquête à deux
La phase suivante est mieux connue grâce à l'Inscription n° 2, dite du Wat Si Chum. Elle met en scène deux chefs alliés. Bang Klang Hao prend successivement Mueang Rat, Bang Yang, puis Si Satchanalai. Pha Mueang s'empare de Mueang Bang Khlang, située entre Si Satchanalai et Sukhothai, qui leur sert de base. Ensemble, ils battent Khom Sabat Khlon Lamphong, alors maître de Sukhothai. Pha Mueang cède ensuite la ville à son compagnon, qui règne sous le nom de Si Inthrathit.
Ce récit décrit moins la naissance d'un État unifié qu'une recomposition entre principautés voisines. Des chefs taïs, chacun à la tête de son mueang, unissent leurs forces, se partagent les gains et reconnaissent l'un d'eux comme souverain. Britannica présente l'épisode à sa manière. Vers 1245, Bang Klang Hao, qui gouvernait une petite principauté taïe proche de Sukhothai, se serait révolté avec Pha Muang contre le gouverneur représentant le pouvoir khmer. Il aurait ainsi fondé ce que l'encyclopédie appelle « le premier État taï indépendant ». La formule est courante, mais elle épouse un récit national largement postérieur et doit être maniée avec prudence.
Les dates divergent elles aussi. La tradition place l'avènement de Si Inthrathit en 1238. Britannica situe la révolte vers 1245, tout en lui attribuant un règne de 1238 à 1275, et d'autres synthèses arrêtent ce règne vers 1270. L'écart paraît mince, mais il interdit toute chronologie fine.
Le nom de règne complet, Kamrateng An Sri Inthrabodinthrathit, est instructif. Le titre Kamrateng An est rapproché du vocabulaire honorifique khmer. Si cette lecture se confirme, le premier pouvoir taï de Sukhothai aurait conservé les marques de prestige de l'empire dont il s'affranchissait. Rompre avec Angkor ne voulait pas dire renoncer à son modèle. Son fils Ban Mueang lui succède, pour un règne que l'on situe approximativement entre 1270 et 1279.
Ram Khamhaeng : un règne et sa légende
Le nom d'un guerrier
Avec Ram Khamhaeng, qui règne de 1279 à 1298, Sukhothai change d'échelle. Deux récits expliquent son nom. Selon Cœdès, le jeune prince aurait reçu le titre de « Phra Ram Khamhaeng », « Rama le Hardi », à dix-neuf ans, pour sa bravoure lors de la campagne de son père contre Sukhothai. L'Inscription n° 1 rapporte autre chose : à dix-neuf ans, il aurait affronté Khun Sam Chon, seigneur de Mueang Chot, qui avait attaqué Tak. Les deux versions s'accordent sur l'essentiel : la légitimité royale repose d'abord sur le prestige guerrier.
Une hégémonie, non un territoire
Britannica écrit que Ram Khamhaeng étendit l'hégémonie de Sukhothai au nord jusqu'au Laos actuel, à l'ouest jusqu'à la mer d'Andaman et au sud sur la péninsule malaise. Le mot « hégémonie » est le bon. Il ne désigne pas un territoire administré et borné, comme le suggèrent certaines cartes modernes, mais un réseau de liens de vassalité. Des seigneurs locaux reconnaissaient la prééminence de Sukhothai sans que la cour gouverne directement leurs terres. Ces liens se faisaient et se défaisaient selon les rapports de force. La suite le montre : plusieurs dépendances semblent s'être détachées après la mort du roi.
C'est aussi sous ce règne, selon Britannica, que commence le développement architectural de la ville. La même encyclopédie attribue au roi une normalisation de l'écriture vers 1283. L'écriture de Sukhothai est aujourd'hui au cœur de l'identité revendiquée par la ville.
Le portrait d'un roi idéal
L'image de Ram Khamhaeng est dominée par l'Inscription n° 1. L'UNESCO la décrit comme un éloge qui dépeint Sukhothai en État idéal : bonne gouvernance, règne de la loi, liberté économique, morale bouddhique. C'est justement ce qui impose la prudence. Un éloge n'est pas un compte rendu : il dit ce que le pouvoir voulait que l'on retienne de lui. Le texte renseigne sur l'idéal royal revendiqué au moins autant que sur la réalité du règne.
La stèle n° 1, pierre angulaire et pierre d'achoppement
Un objet bien décrit
Le dossier soumis à l'UNESCO par le comité national thaïlandais décrit précisément l'objet. Il s'agit d'un pilier de siltite, une roche sédimentaire fine, haut de 114,50 cm. Ses quatre faces mesurent chacune 35,50 cm de large et le sommet est taillé en pyramide. Les faces portent respectivement 35, 35, 27 et 27 lignes, en langue thaïe et en écriture de Sukhothai. Le texte est daté de 1292. La stèle a été découverte en 1833 dans la vieille ville par le prince Mongkut, alors moine et futur roi Rama IV. Elle gisait dans les ruines de Noen Prasat, que l'on prenait alors pour l'ancien palais, près d'une dalle sculptée considérée comme un trône. Elle est conservée au Musée national de Bangkok, qui l'a reçue de la Bibliothèque nationale en novembre 1968.
La controverse ouverte par Michael Vickery
En juillet 1987, à une conférence internationale d'études thaïes tenue à l'Australian National University, l'historien Michael Vickery présente une communication au titre provocateur : « The Ram Khamhaeng Inscription: A Piltdown Skull of Southeast Asian History? ». Le crâne de Piltdown est l'un des faux les plus célèbres de la paléontologie. En 1995, dans le Journal of the Siam Society, Vickery poursuit la discussion. Il y rappelle que lui-même et l'historien de l'art Piriya Krairiksh ont contesté que certains termes du texte relèvent vraiment de la langue et des usages de Sukhothai.
Le débat porte sur la date du texte, non sur son intérêt. Vickery souligne qu'une idée fait consensus, même chez les sceptiques : si la stèle n'a pas été composée sous Ram Khamhaeng, elle garde une grande valeur historique et linguistique. Piriya Krairiksh a lui aussi insisté sur ce point. Le débat rappelle encore que les interprétations officielles ont varié. Selon Vickery, tel que le rapportent des synthèses, le prince Damrong et le roi Vajiravudh jugeaient les triples remparts de Sukhothai datables du XVIᵉ siècle. La position officielle n'aurait changé qu'après 1923, avec les travaux de Cœdès.
Où en est-on ?
La question n'est pas définitivement tranchée. Selon les synthèses disponibles, des analyses au microscope électronique suggèrent que la pierre est aussi ancienne qu'on le pensait. La plupart des spécialistes tiendraient le texte pour au moins partiellement authentique. La position thaïlandaise officielle est nuancée. Le dossier remis à l'UNESCO reconnaît des « lacunes » qui empêchent une authentification « avec une précision scientifique ». Il fonde l'authenticité sur deux éléments : les circonstances de la découverte par Mongkut et l'abondance des études consacrées à la stèle. L'inscription au registre Mémoire du monde, en 2003, a elle-même été critiquée. Une étude diffusée en ligne estime qu'elle sert, à tort, de caution d'authenticité à un document encore controversé.
Pour l'historien, l'enjeu est clair. Une grande partie du portrait de Ram Khamhaeng, et de l'image d'un Sukhothai harmonieux, dépend de ce seul texte. Le lire comme un discours, et non comme une photographie, n'enlève rien à son importance. Cela permet au contraire de comprendre comment un idéal politique a été formulé, puis réapproprié.
Li Thai, le roi des Trois Mondes
Après Ram Khamhaeng, la succession est mal connue. Loe Thai règne ensuite, mais la suite fait débat. Selon l'encyclopédie thaïe Sārānukrom Thai, citée par la Bibliothèque du Congrès, Li Thai monte sur le trône à la mort de Loe Thai. L'inscription dite de Pu Khun Chit Khun Chot place pourtant entre eux un autre roi, Ngua Nam Thum, qui aurait régné de 1323 ou 1324 à 1347 ou 1348. Les deux versions ne peuvent pas être vraies en même temps ; aucune source consultée ne permet de trancher.
Li Thai, petit-fils de Ram Khamhaeng, règne à partir de 1347 sous le nom de Mahathammaracha Iᵉʳ. Il meurt entre 1368 et 1374. Il est surtout connu comme l'auteur du Traiphum Phra Ruang, « Les Trois Mondes selon Phra Ruang ». Cette cosmologie bouddhique décrit l'organisation de l'univers et la place que les êtres y occupent selon leurs actes. Britannica la date de 1345, soit deux ans avant l'avènement de son auteur si l'on suit ces dates. Elle lui attribue aussi une modification de l'écriture normalisée par son grand-père. Le roi apparaît ainsi comme un souverain lettré, qui fonde son autorité sur le savoir religieux plus que sur la seule conquête. C'est un autre modèle de royauté que celui de Ram Khamhaeng.
Le nom de la dynastie vient de cette époque. Selon le prince Damrong, tous les rois de Sukhothai portaient aussi le nom de « Phra Ruang », d'où l'appellation de dynastie Phra Ruang. Sur le plan politique, des sources de seconde main affirment que Sukhothai aurait retrouvé sous Li Thai plusieurs dépendances perdues depuis la mort de Ram Khamhaeng. L'affirmation reste à recouper, mais elle confirme le caractère mouvant de cette hégémonie.
Un détail annonce la suite. Une sœur de Li Thai épousa Borommarachathirat Iᵉʳ, aussi appelé Khun Luang Pha Ngua, roi d'Ayutthaya, une puissance qui s'affirme alors plus au sud. Le lien matrimonial n'empêchera pas la guerre ; il préparera la fusion.
D'Ayutthaya rivale à Ayutthaya héritière
La guerre
Si Sukhothai s'est constituée en se détachant de l'autorité khmère, elle s'efface face à un voisin taï. À partir de 1371, Borommaracha Iᵉʳ lance une série de campagnes contre Sukhothai. Selon un site spécialisé tenu par un passionné, il prend d'abord des villes du nord, puis Nakhon Phangkha et Saengcharao. En 1373, Chakangrao, avant-poste occidental de Sukhothai, résiste malgré la mort de son gouverneur. Une nouvelle invasion suit en 1375. Ayutthaya aurait eu besoin de « six invasions en huit ans » pour s'imposer. Le détail de ces campagnes reste à recouper. Le mouvement général, en revanche, n'est pas contesté : Sukhothai passe du statut de rivale à celui de puissance subordonnée.
Les mariages
L'absorption ne s'est pas faite seulement par les armes. Borommarachathirat II, roi d'Ayutthaya de 1424 à 1448 et connu aussi sous le nom de Chao Sam Phraya, avait pour mère une sœur de Mahathammaracha II et pour épouse une sœur de Mahathammaracha III. Génération après génération, les deux maisons royales se sont mêlées. Ayutthaya pouvait ainsi revendiquer l'héritage de Sukhothai par le sang autant que par la conquête.
Une fin sans date unique
Les sources ne s'accordent pas sur la fin du royaume. Britannica date de 1438 la conquête de Sukhothai et son intégration à Ayutthaya. Une autre synthèse indique que le « dernier roi de Sukhothai » meurt en 1446. Son petit-fils Trailokanat hérite alors du royaume, avant de régner sur Ayutthaya de 1448 à 1488. Ces dates ne s'excluent pas forcément : elles mesurent sans doute des étapes différentes d'une absorption progressive, de la perte d'autonomie politique à l'extinction d'une lignée.
Le destin de Sukhothai éclaire ainsi l'évolution de ses voisins. L'autorité khmère recule dans la région à mesure que les chefs taïs s'affirment. Ayutthaya, d'abord alliée par mariage, devient adversaire, suzeraine, puis héritière. D'autres voisins, au nord comme à l'ouest, ont entretenu avec Sukhothai des relations qui demandent un examen à part, sur la base de sources spécifiques.
Ce que Sukhothai a transmis
Le royaume disparaît au XVᵉ siècle, mais son nom reste. Deux reconnaissances de l'UNESCO, à ne pas confondre, en témoignent. En 1991, l'inscription du site au patrimoine mondial s'appuyait déjà en partie sur la stèle. En 2003, la stèle elle-même entre au registre Mémoire du monde. En 2022, Sukhothai rejoint le réseau mondial des villes apprenantes de l'UNESCO et y met en avant son écriture et son inscription. Le patrimoine de Sukhothai n'est donc pas seulement fait de briques et de stucs. C'est aussi une langue écrite, des textes et une manière de penser le pouvoir.
Reste à comprendre ce que l'on hérite exactement. L'histoire documentée montre une coalition de chefs taïs qui s'émancipe de l'autorité khmère, s'étend par la guerre et par des liens de vassalité, puis se fond dans un voisin plus puissant. Le récit d'un âge d'or est autre chose : il a été largement construit après 1833, autour d'une stèle dont la date reste discutée. Tenir les deux ensemble, sans confondre l'un avec l'autre, est sans doute la manière la plus juste de regarder Sukhothai.
Sources et bibliographie
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- Thai National Committee on Memory of the World Programme of UNESCO, Memory of the World Register Nomination Form – Thailand – The King Ram Khamhaeng Inscription, UNESCO, 2002.
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- Contributeurs Wikipedia, Ram Khamhaeng Inscription, Wikipedia, n.d..
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- non identifié, International Recognition and Issues of Authenticity in Documentary Heritage: Case Study on The Ram Khamhaeng Inscription of Thailand, ResearchGate, n.d..



